Interview – Paul Webster, fan de Sheffield Wednesday et en charge des visites d’Hillsborough

Heristage vous propose grâce à ses interviews de découvrir d’autres manières d’appréhender et de transmettre l’histoire du football anglais. Nous sommes cette fois allés à la rencontre de Paul Webster. Fan de Sheffield Wednesday depuis sa jeunesse, Paul Webster travaille aujourd’hui pour le club, et s’occupe notamment des fameux Stadium Tours – une pratique très courante outre-manche en ce qui concerne Hillsborough. Ayant vu depuis les terrace les plus grandes légendes défilées, Paul Webster se remémore à chacune des visites qu’il organise l’histoire de son club et la prêche avec passion et nostalgie. Venez donc vous aussi découvrir les grands moments de l’histoire de Sheffield Wednesday, et plus largement les avis de ce fan aguerri sur l’importance de l’histoire.

A propos de Paul Webster

« Entre 1967 et le début des années 1990, je n’ai presque raté aucun match, que ce soit domicile ou à l’extérieur. »

Pouvez-vous tout d’abord vous présenter ?

J’ai travaillé pour deux entreprises en tant que chef du service crédit : RSC (désormais Tata Steel) et William Cook Steel Foundry. J’ai aussi travaillé pour des associations. Depuis 2015, je suis officiellement retraité, mais je file un coup à main en tant que steward à Hillsborough (il gère par ailleurs la presse, ndlr). A vrai dire, depuis 1983, je travaille à Hillsborough les jours de match, et depuis 20 ans je fais aussi les déplacements en tant que steward.

Depuis quand supportez-vous Sheffield Wednesday, et surtout pourquoi ? 

Je suis un fan de Wednesday depuis 1964. Mon père m’a amené à mon premier match quand j’avais 11 ans. Je suis tout de suite tombé amoureux de l’odeur du bovril, de la fumée et des couleurs de notre superbe maillot rayé. Je ne me souviens plus ni de l’adversaire, ni du score mais qu’importe : à partir de ce moment-là, je suis devenu accro. Depuis, je suis le club et j’ai commencé à faire des matchs à l’extérieur à partir de notre beau parcours en Cup 1966 (jusqu’en finale face à Everton, ci-dessous). Entre 1967 et le début des années 1990, je n’ai presque raté aucun match, que ce soit domicile ou à l’extérieur.

A propos des visites de stades

« J’ai listé quelques points importants que les fans aimeraient surement voir aborder. »

Comment en êtes-vous arrivé à organiser les visites d’Hillsborough ?

Très simplement, le club m’a demandé il y a environ 9 ans d’organiser ces visites du stade, puisque je connaissais le club depuis très longtemps déjà et que j’avais l’expérience professionnelle adéquate pour le contact humain nécessaire à ce genre de choses. Je leur ai dit que j’allais essayer. J’ai eu une totale liberté sur la façon d’organiser ces visites, et depuis je les continue avec plaisir.

Comment préparez-vous ces visites, qui durent tout de même 2 heures ? Modifiez-vous son contenu de temps à autre ?

Au début, j’ai listé quelques points importants que les fans aimeraient surement voir aborder. Il a fallu ensuite penser au moment et à la façon de les amener lors de la visite du stade. J’ai gardé la trame initiale, mais j’écoute toujours les retours que l’on me fait et j’ai donc retiré et ajouté certains éléments depuis. Je m’adapte aux fans pour être sûr qu’ils apprécient la visite. Ce n’est d’ailleurs pas évident de plaire aux enfants et aux adultes en même temps. Je suis content avec ce que je fais actuellement, et je ne prévois aucune modification, sauf si le club est promu, auquel cas le stade sera surement modifié et a fortiori ma visite avec.

A propos de Sheffield Wednesday

« L’animal nous a porté chance puisque Wednesday a alors réalisé une belle série d’invincibilité, et on a donc adopté ce surnom. »

Pouvez-vous tout d’abord nous raconter brièvement la création de Wednesday, et sa relation avec le voisin Sheffield United ?

Au départ, en 1820, nous étions un club de cricket (ci-dessous). Le seul jour de la semaine libre pour jouer les matchs était le mercredi, donc nous avons pris ce nom (Wednesday, ndlr). Une section foot a été créée en 1867, et après avoir utilisé différents stades, nous nous sommes installés à Bramall Lane, que l’on louait à la mairie de Sheffield. Cependant, en 1887, la mairie a augmenté le loyer qui devenait alors trop cher, nous sommes donc partis vers un autre stade appelé Olive Grove (le club se déplacera ensuite vers Owlerton pour y construire Hillsborough, ndlr). La mairie de Sheffield a aidé à la formation d’un autre club, Sheffield United, pour remplacer Wednesday à Bramall Lane. Depuis, les deux clubs sont bien évidemment de grands rivaux.

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Pourquoi l’histoire est-elle si importante, notamment avec une telle rivalité locale ?

L’histoire ne devrait jamais être oubliée. Nous avons tous besoin de connaître nos racines, de savoir d’où l’on vient.

Pourquoi les joueurs de Wednesday sont-ils surnommés les Owls (chouettes/hiboux, ndlr) ?

Nous étions surnommés les Blades jusque 1914 environ et nous jouions à Owlerton. Un joueur écossais, du nom de George Robertson, revenait alors de chez lui et avait avec lui une chouette, qu’il a mise sous la tribune. L’animal nous a porté chance puisque Wednesday a alors réalisé une belle série d’invincibilité, et on a donc adopté ce surnom.

Sheffield Wednesday a emporté la First Division deux fois de suite en 1929 et 1930. Un commentaire à ce propos ?

Les résultats parlent d’eux-mêmes à vrai dire, de la vraie dynamite cette équipe ! Même durant le début des années 30, nous avions une superbe équipe, dont le point culminant fut la victoire en finale de FA Cup 1935 (4-2 face à West Bromwich Albion, grâce notamment à un doublé d’Ellis Rimmer en toute fin de rencontre, ndlr).

L’histoire de Derek Dooley est visiblement une histoire qui vous tient très à cœur. Pouvez-vous nous la raconter ?

mg370556Derek (ci-contre) était un fan de Wednesday depuis tout petit. Il a fait ses débuts en équipe première très jeune. Durant les années 1940, en tant qu’avant-centre, il fallait faire attention à soi, ce que Derek savait parfaitement faire grâce à son gabarit physique. Entre 1950 et 1953, il était surement le meilleur attaquant du pays, avec 63 buts marqués en 61 rencontres. Malheureusement, il n’était jamais sélectionné avec l’équipe nationale : à l’époque, le fait d’être originaire du Nord était un vrai handicap, ce qui était dans son cas une véritable injustice. En 1953 – alors qu’il n’avait que 23 ans -, il s’est cassé une jambe lors d’un match à Preston. En moins de 24 heures, les médecins ont diagnostiqué une gangrène dans l’articulation. La seule option a été de lui amputer la jambe : à 23 ans, sa carrière était terminée. Il est cependant resté au club, dans le staff d’abord puis ensuite en tant que directeur commercial. En 1974, il est même devenu entraîneur de l’équipe première ! Deux ans plus tard, pourtant, les dirigeants l’ont limogé comme un mal propre la veille de Noël. Il a alors rejoint Sheffield United et a gravi les échelons jusqu’à y devenir président. En clair, il a donné de la fierté aux deux clubs de la ville, et il y a désormais une rue qui porte son nom, la Derek Dooley Way.

Avant 1961 et son départ pour Everton, Harry Catterick – alors surnommé Mr Success – a connu un grand succès en tant qu’entraîneur de Sheffield Wednesday, finissant notamment deuxième en 1960-1961. Quel regard portez-vous sur son travail ? Où le placez-vous dans la hiérarchie des entraîneurs de Wednesday ?

Oui, il était au début de sa carrière à l’époque, mais il a construit une très bonne équipe, capable de rivaliser avec Tottenham et les autres grandes équipes d’alors. Il voulait travailler et encore améliorer son équipe, mais les dirigeants ne le suivaient pas et préféraient alors dépenser de l’argent sur le stade. Il a choisi de quitter Wednesday pour aller à Everton, et le reste n’est qu’histoire. En tout cas, il fait clairement parti des meilleurs entraîneurs de l’histoire du club, avec Jack Charlton et Ron Atkinson.

En 1964, le football anglais et tout particulièrement Sheffield Wednesday a été secoué par le scandale des matchs truqués, des joueurs ayant apparemment truqués des rencontres à l’avance puis pariés sur celles-ci. Rétrospectivement, quel a été l’impact de ce scandale sur la suite de l’histoire du club ?

103557Gros scandale en effet. A vrai dire, nous avons été le bouc émissaire du football anglais, puisque cette pratique était courante dans tout le pays. Peter Swann (le plus célèbres des joueurs impliqués, ci-contre) a écrit dans son livre n’être jamais entré sur la pelouse avec l’intention délibérée de perdre la rencontre. Lui et les autres joueurs pariaient régulièrement sur les matchs, et c’était bien évidemment le cas dans énormément de clubs. Nous avions une superbe équipe à l’époque, et la Fédération a surement voulu faire de cette décision un exemple médiatique pour endiguer la pratique. Mais encore une fois, à ce jour, il explique qu’aucun match n’a été truqué. Ce scandale a eu une importance considérable sur le club et l’équipe, et ça a été un vrai tournant (joueurs bannis, changement d’entraîneur et rapidement lutte pour le maintien, ndlr).

Après des années 70 difficiles, les années 80 et début 90 ont globalement était une période prospère, Wednesday étant alors une équipe établie de First Division hormis un court passage en Second Division. Que pensez-vous de l’équipe d’alors ?

Tout simplement la meilleure équipe que j’ai vu joué, notamment entre 1989 et 1992 sous les ordres de Ron Atkinson ! Nous jouions alors un football rapide et excitant, c’était vraiment très plaisant à regarder. Nous nous sommes qualifiés pour l’Europe d’ailleurs, mais on n’a pu y jouer qu’une année à cause ensuite du ban des équipes anglaises (Unique relégation en 1990, mais promu directement et vainqueur de la League Cup en 1991, ci-dessous).

The Sheffield Wednesday team

Abordons désormais le délicat et douloureux sujet du drame d’Hillsborough en 1989 : il y a toujours des débats sur les raisons du désastre. Que pensez-vous de tout cela ?

Sujet houleux, je ne peux pas trop le commenter. Je dirai simplement que j’y étais et que j’ai vu ce qui s’était passé. La police a été totalement blâmée, mais à mon avis, ce n’est pas aussi noir ou blanc.

Quel regard portez-vous sur Hillsborough, et notamment sa superbe South Stand – typique du travail de l’architecte Archobald Leitch ? 

Les North et South Stands (en face, ci-dessous) sont fantastiques, et l’ambiance y est vraiment géniale. Je pense à l’inverse que le Kop et la West Stand doivent être démolis et reconstruits.

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Votre meilleure XI de Wednesday ? 

Les gens essayent tous de faire ça, mais le football a tellement changé que des joueurs comme Derek Dooley n’auraient plus leur place dans le football moins rugueux d’aujourd’hui.

Que pensez-vous du nouvel emblème du club instauré à l’été 2016, qui était en fait celui realdu club durant les années 50, mais qui n’avait à l’époque pas été porté sur les maillots ? N’y a-t-il pas un paradoxe puisque au même moment, les historiques rayures verticales blanches du maillot domicile ont été abandonnées ?

L’ancien logo (ci-contre) que l’on réutilise désormais est génial car traditionnel ! Mais oui en même temps, ils ont retiré les rayures blanches du maillot, ce qui est absurde et insensé puisque elles ont été utilisées depuis près de 120 ans, hormis une petite période durant les années 1960.

À propos de l’importance de l’histoire du football anglais

« En racontant l’histoire de mon club, je ne peux qu’espérer apprendre aux fans combien il est important de ne jamais oublié le passé. »

Pourquoi pensez-vous qu’il est important de raconter et de transmettre l’histoire du football anglais ?

Sheffield est l’endroit où tout à commencer. Nous avons le plus vieux club au monde, Sheffield FC, et le plus vieux stade, Hallam. Wednesday est le cinquième club le plus vieux des 92 clubs actuellement professionnels en Angleterre. Notre ville est réputée pour le football. En racontant l’histoire de mon club, je ne peux qu’espérer apprendre aux fans combien il est important de ne jamais oublié le passé, passé dont nous devons être fier.

À quel point l’accumulation actuel de l’argent dans le football met-elle en danger les racines historico-culturelles des clubs et du football ?

Vous ne pouvez jamais changer l’histoire. Malheureusement, je pense qu’à l’inverse la culture change, et certainement pas dans le bon sens du terme. Tout tourne autour de l’argent désormais. Des propriétaires étrangers arrivent pour gagner de l’argent, les joueurs touchent des salaires ridiculement élevés et les agents profitent de tout ce système pour servir leurs intérêts.

Last but not least

« Ils jouaient bien pour l’honneur de représenter le club local et leur pays. »

Le football était-il mieux avant ?

Absolument. Les joueurs ne jouaient pas pour l’argent, mais bien pour l’honneur de représenter le club local et leur pays. La passion et la loyauté ont désormais disparu du football, et ont été remplacé par la déloyauté et l’avidité. Alors oui, le football est plus rapide et de meilleure qualité aujourd’hui, mais le prix payé pour ça a été énorme.

Rémi Carlu

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