De la D4 à Wembley: retour sur l’irrésistible ascension de Watford

Le 20 août 1977, pour l’ouverture de la nouvelle saison de Fourth Division, Watford se rend au charmant Edgeley Park pour y défier ses pensionnaires, Stockport County. Le 19 mai 1984, soit sept petites saisons plus tard, les Hornets se déplacent à Wembley pour tenter d’y emporter la toute première FA Cup de leur histoire, face à Everton. Entre temps, une ascension prodigieuse téléguidée par un trio aussi déroutant qu’admirable : Elton John, Graham Taylor et Bertie Mee.

Avril 1975 : la saison cauchemar se termine enfin. Face à Walsall, les Hornets viennent à nouveau de perdre ; ils terminent la saison à la 23ème position et sont relégués en Fourth Division (D4). L’entraîneur Mike Keen semble dépassé, lui qui a été incapable de stabiliser en troisième division un club récemment relégué de deuxième division. Avec désormais l’évidente ambition de retrouver la troisième division aussi vite que possible, Watford n’est pas capable de faire mieux qu’une triste 8ème position lors de l’édition 1975-1976. C’est à ce moment que débarque le premier des acteurs de la renaissance.

Le rapide assemblage des trois pièces du puzzle

Elton John n’a alors que 29 ans ; il est déjà une star mondialement reconnue du rock. Vivant aux Etats-Unis depuis le début de la décennie, le natif de Pinner dans la banlieue de Londres mène une vie énergique, folle, extravagante. Il enchaîne les succès sur scène, et fait couler l’argent en dehors. Pourtant, en 1976, Elton John décide d’investir dans le club qu’il supporte depuis sa plus tendre enfance, Watford. Il devient ainsi actionnaire majoritaire du club, en rachetant les parts de l’inamovible Jim Bonser et devient président du club le 11 mai 1976. Cet événement est tout aussi rocambolesque qu’important : que vient donc faire cette superstar aux tenues extravagantes en quatrième division anglaise ? Il ne peut que paraître anachronique dans un milieu aussi populaire et traditionnel, au cadre fait de briques rouges venues d’un autre temps, et imbibée par l’odeur de ces petites tourtes au goût surement peu séduisant. Pourtant, il permettait là de mettre fin à des années de querelles au sein de la direction, ce qui avaient en grande partie impacter les performances de l’équipe sur le terrain.

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A la toute fin d’une nouvelle saison décevante qui voit les Hornets finir en 7ème position, l’entraîneur Mike Keen est renvoyé. Elton John se met alors en quête d’un nouvel entraîneur, et des tractations sont en cours quant à l’éventuelle nomination de Bobby Moore. Pourtant, deux membres du board lui soufflent le nom de Graham Taylor, entraîneur venant d’emporter cette même quatrième division avec Lincoln. Après avoir demandé conseil à Don Revie, célèbre entraîneur du grand Leeds et désormais sélectionneur nationale qui l’encourage dans cette direction, Elton John nomme Graham Taylor comme nouvel entraîneur de Watford en juin 1977 (ci-dessus) pour un salaire de £20.000 à l’année, somme astronomique pour un club de ce niveau. Il faut dire que Taylor était alors suivi par West Bromwich, formation de First Division ; c’est d’ailleurs avec stupéfaction que sa nomination à Watford est accueillie. Graham Taylor lui-même hésite, et quand Elton John lui annonce qu’il veut amener Watford en Coupe d’Europe, l’entraîneur anglais lui objecte pour calmer ses ardeurs que cela lui coûtera environ £1 million. Elton John lui rétorque aussi vite : « Let’s give it a go ! »* Taylor signé, il reste alors à la troisième tête du trio de rejoindre le club pour former une véritable Hydre de Lerne qu’aucun Hercule ne réussira à abattre.

C’est chose faite dans la foulée. Bertie Mee est à l’époque célèbre, quoiqu’à l’orée du déclin. Entraîneur des Gunners lors sur célèbre doublé de 1971, Mee a depuis quitté Highbury, démissionnant de son poste à la fin de la saison 1975-1976 à cause de la trop grande pression et des difficultés à motiver ses joueurs. Sans véritable emploi depuis, Bertie Mee envoie une lettre à Graham Taylor pour le féliciter de sa nomination à la tête de Watford. Interprétant cette lettre comme une demande d’emploi, Taylor décide avec John de rencontrer Mee, ce qu’ils font au Clarendon Hotel de Watford : les trois hommes se serrent la main. Bertie Mee, outre un carnet d’adresse garni par ses années d’expérience, apportera une légitimité supplémentaire à un projet qui peut alors semblait fantaisiste et démesuré. Très vite, il prendra en charge le développement des jeunes joueurs du club, et devient l’oreille et le conseiller d’Elton John comme de Graham Taylor. Ce dernier dira plus tard : « Elton loved Bertie. Elton effectively appointed him as his football adviser and I think he may even have paid his wages himself, though the club, because that was how much he thought of him. »* Elton John président, Graham Taylor entraîneur, Bertie Mee conseiller et assistant : le trio est en place (ci-dessous, en 1983) ; la fulgurante ascension de Watford peut débuter.

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Deux saisons, deux promotions : les Hornets de retour en Second Division

Dans ce triumvirat, la cohabitation aurait pu être difficile, notamment entre Graham Taylor et Bertie Mee : le premier aurait tout à fait pu se sentir menacé par la légitimité du second. Très vite, Graham Taylor met donc en place un petit stratagème pour rappeler à son aîné qui est le véritable boss de l’équipe. Il s’amuse en fait à arriver en retard à leurs rendez-vous, ce qui irrite voire agace le rigoureux Bertie Mee, ancien membre de l’armée : « We used to have meetings at nine o’clock each day before training and – it sounds somewhat egotistical of me and probably wrong – I started arriving at those meetings deliberately late. He would look at me when I came in, but I was making a point. I was saying that I was the manager and if anyone could be late for those meetings, it was me. »*

La saison 1977-1978 voit Watford largement dominé la Fourth Division : les Hornets emportent le titre avec 71 points, un record pour le club toutes saisons confondues avec le système de deux points par victoire. Le record du nombre de points obtenus sur une saison est d’ailleurs alors détenu par ce même Graham Taylor, qui en avait obtenu 74 la saison précédente avec Lincoln. Par ailleurs, il s’agit là de la campagne ayant vu le plus de victoires (30), de victoires à domicile (18), de victoires à l’extérieur (18) et de buts marqués (85) de l’histoire du club ! Watford ne perd ainsi que cinq petites rencontres toute la saison durant, et hormis une série de cinq matchs nuls en avril, les Hornets n’ont laissé aucune chance à la concurrence, terminant avec une avance confortable de onze points sur le deuxième. Cette saison historique est en parti due au trio Ross Jenkins, Alan Mayes et Keith Mercer, respectivement auteur de 18, 16 et 13 buts pour l’équipe.

La saison suivante, en troisième division donc, n’est qu’une copie conforme de celle qui vient de s’écouler. Watford termine à la deuxième place du championnat – ne manquant d’ailleurs le titre qu’à un petit point – et obtient ainsi la promotion directe en Second Division ! Par ailleurs, les Hornets réalisent un super parcours en League Cup, s’offrant notamment le scalp du Manchester United de Matt Busby lors du troisième tour avec une victoire 2-1 à Old Trafford. Exeter City puis Stoke City sont ensuite écartés : les Hornets affrontent en demi-finale Nottingham Forest, champion d’Angleterre en titre alors entraîné par Brian Clough, et sur le point de devenir double-champion d’Europe. Défait 3-1 à l’aller, Watford ne réussit pas à renverser la tendance et ne peut obtenir plus qu’un nul 0-0 à domicile. Nottingham Forest emportera cette League Cup.

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Avec un Watford toujours aussi offensif et divertissant que la saison précédente, Vicarage Road continue de se régaler chaque week-end, et ne peut que s’émerveiller devant son superbe duo d’attaquants formé par Ross Jenkins et Luther Blissett. Issu du centre de formation du club, le jeune Blissett (ci-dessus) s’établit au cours de cette édition 1978-1979 comme la force de frappe principale des Hornets avec 21 buts marqués. Mais plus que le fait de ces deux hommes, la force de frappe offensive est surtout le résultat même de la philosophie de jeu prônée par Graham Taylor. Celui-ci revendique en effet sans broncher l’héritage pourtant controversé de Stan Cullis et de son Wolverhampton des années 1950s. Grossièrement, Watford pratique ce qui fut appelé le Kick & Rush, un style de football offensif et direct fait de longs ballons vers les attaquants. Pourtant, il ne s’agit pas d’envoyer de longs ballons au hasard ; Cullis parlait ainsi de longues passes plutôt que de longs ballons. La théorie repose sur un principe simple : plus le ballon passe de temps devant le but adverse, plus il y a de chance qu’un but soit marqué ; alors que la majorité des buts inscrits le serait sur des actions de trois passes ou moins – analyse statistique réalisée après la guerre par Charles Reep, père du Kick & Rush. Il faut dès lors envoyer le cuir dans cette zone aussi rapidement que possible ; les passes courtes sont elles considérées comme dangereuses car elles pourraient entraîner la perte du ballon dans des zones dangereuses. Avec 83 buts marqués, la stratégie pragmatique de Taylor est plus que payante malgré les critiques à son encontre : voilà Watford en Second Division.

Stabilisation et renforcement : Watford en route pour la First Division !

Étonnamment, malgré le succès des deux saisons précédentes, Graham Taylor décide de changer son approche. Exit donc le Kick & Rush pour le grand début des Hornets en Second Division. Surement dû aux critiques vivaces quant au manque d’esthétisme et d’idéalisme de son style de jeu, ce revirement ne réussit pas à Watford, même s’il est difficile de dire quelle importance ce changement d’approche a joué par rapport à la simple marche entre troisième et deuxième division. Toujours est-il que Watford ne marque que 36 buts en 46 rencontres, soit plus de deux fois moins que la saison précédente. Les Hornets évitent tout de même la relégation, et se classent à la 18ème place du championnat. Ils atteignent par ailleurs les quarts de finale de la FA Cup, éliminés par Arsenal.

Pour l’édition suivante 1980-1981, Graham Taylor retourne à son offensif Kick & Rush et Watford fait un superbe saut au classement : Watford se stabilise dans le ventre mou du championnat avec une encourageante neuvième place, et avec une force de frappe offensive en partie retrouvée (50 buts marqués, dont 34 à domicile). En outre, Watford continue de faire de jolis coups en coupe : ils atteignent cette fois les quarts de finale de la League Cup, écrasant notamment Southampton 7-1 et s’offrant le scalp du double champion d’Europe Nottingham Forest. Cette belle saison est en partie expliquée par les différentes arrivées qui ont considérablement renforcées l’équipe. Watford a ainsi recruté en début de saison Pat Rice, arrière droite d’Arsenal, sur les conseils de Bertie Mee, son ancien entraîneur. Rice se voit d’ailleurs directement donné le brassard de capitaine. Alors que l’ailier Nigel Callaghan, formé au club, s’établit en équipe première, Les Taylor débarque lui en cours de saison pour renforcer le milieu des Hornets contre £100.000. En attaque, Gerry Armstrong est acheté à Tottenham pour £250.000.

Si l’équipe est déjà en nette progression, l’été 1981 se révèle être charnière dans l’histoire du club. Un chauffeur de taxi fan de Watford repère en effet un jeune joueur évoluant pour les amateurs de Sudbury. Il décide de prévenir son club de cœur, qui envoie par curiosité un recruteur sur place. Après un rapport favorable de ce dernier, c’est Bertie Mee en personne qui se déplace pour voir évoluer le prodige. La légende raconte qu’après seulement 10 minutes de jeu, Mee a déjà récupéré les coordonnées du jeune homme afin de le signer, un jeune homme de 17 ans nommé John Barnes. Pourtant les parents jamaïcains de Barnes sont réticents, la famille devant retourner en Jamaïque dans 6 mois. Mee use de son charme et sa bienveillance pour convaincre les parents que John Barnes doit absolument rester en Angleterre. Graham Taylor raconte : « John’s father was very intelligent and the way Bertie conducted himself played a major part in him allowing John to stay. They trusted Bertie. We knew John had a special talent and we were determined to get him. When we saw him we wondered why nobody else had seen his ability. »Après quelques matchs en réserve (ci-dessus, gauche), John Barnes devient très rapidement un titulaire indiscutable d’une équipe enfin complète (ci-dessus, droite).

Si la saison 1981-1982 débute par un premier mois poussif, le jeu direct et intense des Hornets porte par la suite ses fruits: dès le mois d’octobre, le quatuor Callaghan/Jenkins/Blissett/Barnes se régale. Les buts pleuvent de partout avec presque systématiquement deux ou trois buts marqués par rencontre, alors que la défense réussit à glaner quelques clean-sheets à l’occasion. Watord se positionne bien rapidement parmi les prétendants à la montée directe, et ne perdra plus ce statut de la saison. Régulier et sans crise particulière hormis trois mauvais résultats début janvier, les Hornets marchent sur la plupart de leurs adversaires avec des prestations offensives de haute volée ; Graham Taylor philosophe : « Getting after the other team is the only way to play. I’m not worried about them putting the ball in our net – as long as we get more at the other end. I’d rather win 5-4 than 1-0. »* Seul le plus impressionnant encore Luton Town – club rival – leur échappe (88 points et 86 buts marqués) ; Watford termine la saison en deuxième position avec 80 points, soit neuf de plus que le troisième. Les Hornets sont la deuxième meilleure attaque avec 76 buts marqués en 42 rencontres et la meilleure défense avec 42 buts encaissés. Pour la première fois de son histoire, Watford évoluera dans la plus haute division nationale ! Pour couronner cette belle saison, les jeunes entrainés par Bertie Mee – depuis par ailleurs devenu le premier membre du board rémunéré – emportent la FA Youth Cup sur un score total de 7-6 face à Manchester United. L’ambition et la passion d’Elton John, les qualités de meneur d’homme et de coaching de Graham Taylor, l’expérience et les compétences de Bertie Mee : le triumvirat venait en cinq saisons de faire de Watford, petit club familial de quatrième division, un club de First Division pour la première fois de son histoire (ci-dessus). Et le conte de fée était loin d’être terminé.

Saison 1982-1983 : se prendre à rêver ?

Avant que la saison ne démarre, Watford négocie un contrat avec son futur sponsor maillot, à hauteur de £400.000 (ci-dessous). Hors de question pourtant de réinjecter cet argent sur le marché des transferts pour renforcer l’équipe première : Graham Taylor décide de faire confiance à ses hommes et de leur donner une chance parmi l’élite nationale. L’inexpérience de Watford au plus haut niveau sera bien vite compensée par l’incapacité des équipes adverses à contrecarrer l’approche tactique des Hornets (ci-dessous).

Le début de saison de Watford est excellent, et les pensionnaires de Vicarage Road prennent la tête du championnat après quatre victoires en cinq rencontres.  Taylor est lui même surpris par ce superbe début de saison : « I must admit I’m surprised at being up there because I thought there might be a few problems coming to terms with the First Division. »* La suite est un peu plus nuancée : hormis une large victoire 8-0 face à Sunderland avec un quadruplé de Luther Blissett, les Hornets ne réussissent pas à enchaîner les victoires. Grâce cependant à un mois de novembre excellent, Watford termine l’année 1982 à la troisième place du classement : Watford, prétendant au titre ? La réussite des Hornets a entre temps permis à Luther Blissett d’être sélectionné avec l’équipe nationale – il marque un triplé pour ses débuts face au Luxembourg -, à Callaghan et John Barnes de faire le début avec les U21, et à Graham Taylor de devenir entraineur temporaire de l’équipe jeune d’Angleterre !

Pourtant, ce succès des Hornets est très largement critiqué : en cause, encore et toujours, le style de jeu de Watford, plus que jamais dans la ligne de mire de ses détracteurs. Et ils sont nombreux : l’entraîneur de Tottenham Keith Burkinshaw – après une défaite 1-0 face aux Hornets – lance ainsi : « All they do is help the ball forwards. For us to play that way we may as well get rid of Glenn Hoddle, Ricky Villa and Mike Hazard, because you don’t need any sophistication at all in midfield. »* Même son de cloche chez le joueur de Luton Town Paul Walsh qui s’emporte avant le derby : « If I was just a a supporter, I wouldn’t want to watch Watford’s style of play. »* La presse, au travers par exemple des célèbres voix de Jeff Powell, de Brian Glanville ou de Kevin Moseley – partage largement cette analyse. Pourtant, au même moment, le directeur du coaching de la fédération Charles Hughes conduit ses propres études statistiques, et est sur le point de publier son livre F.A.Coaching Book Soccer Tactics dans lequel il fait la promotion du Kick & Rush. Agacé de devoir intempestivement se justifier, Graham Taylor empêche son capitaine Pat Rice de réaliser une interview après une victoire face à Arsenal (ci-dessous), grâce à un triplé de John Barnes. Il s’expliquera : « I felt this time we would sit back and let the result do the talking. It wasn’t my intention to offend anyone, but this constant questioning of the way we play is beginning to get a bit much. »*

Le début de nouvelle année est excellent avec une unique défaite en huit rencontres. Sorti de la FA Cup à la mi-février, les Hornets peuvent même se concentrer uniquement sur le championnat, une bonne chose alors que des blessures obligent Taylor à solliciter assez largement son effectif. Malheureusement, Watford ne réussit pas à se montrer régulier dans l’excellence et concède très régulièrement des défaites. Si tout espoir d’un titre destiné à Liverpool s’envole, les Hornets s’accrochent tout de même, et monte sur la deuxième marche du podium le 4 avril 1983 après avoir écrasé 5-2 le rival Luton. Malgré un final assez mal maîtrisé, Watford profite des contre-performances de Manchester United et, s’offrant le scalp de Liverpool lors de la dernière journée, termine à une inespérée deuxième place. Rétrospectivement, c’est la défense de Watford qui a pêché : le style de jeu offensif des Hornets donne lieu à de nombreux résultats assez extravagants, et si l’attaque tourne à plein régime – grâce notamment à Blissett, meilleur buteur du championnat avec 27 buts -, la défense est très régulièrement aux aboies. Le titre ne semblait de toute façon pas à portée de Watford, qui termine à 11 points derrière un Liverpool qui n’a pourtant pris que 2 points lors de ses sept dernières rencontres. Qu’importe, la saison est exceptionnelle : Watford jouera la Coupe UEFA (actuelle Europa League), comme Elton John le professait à peine six années plus tôt !

Saison 1983-1984 : du Stadion Letná à Wembley

A l’orée d’une saison déjà historique, Taylor est amputé de son meilleur élément : Luther Blissett s’envole pour l’AC Milan contre l’importante somme de £1 million. Pour tenter de palier le départ de sa vedette, Watford signe George Reilly. Par ailleurs, Paul Franklin – formé au club – est rapidement intronisé dans l’équipe en lieu et place de Ian Bolton. De manière assez prévisible, le début de saison des Hornets est tout bonnement catastrophique : lors des quinze premières journées de championnat, Watford n’emporte que deux rencontres, et est défait à neuf reprises ! L’attaque fait largement défaut, et quand elle répond présente, c’est la défense qui flanche et encaisse une flopée de buts. Watford est ainsi à la fin novembre dans la zone rouge. La Coupe UEFA est cependant la bouffée d’oxygène des pensionnaires de Vicarage Road. Défait 3-1 chez le Kaiserslautern lors de la phase aller du premier tour, les Hornets réussissent l’exploit et écartent les Allemands grâce à une victoire 3-0 à domicile. A la mi-octobre pour le tour suivant, Watford accueille les Bulgares du Levski Sofia. Tenus en échec 1-1, les Hornets parviennent pourtant là encore à surmonter leur désavantage et écartent Sofia 3-1 après prolongations. Avec ce début de saison famélique, le triumvirat Graham Taylor, Bertie Mee et Elton John s’active coulisse pour trouver des solutions : ils décident de recourir au marché des transferts pour parfaire un effectif visiblement déséquilibré et inefficace, alors que l’effet de surprise est largement retombé. L’arrière droit David Bardsley – 19 ans – débarque, tout comme Mo Johnston – 20 ans – qui aura pour objectif de redonner à Watford l’allant offensif qu’on lui connaissait les saisons précédentes. L’effectif est enfin peaufiné (ci-dessous) quoique très rajeuni ; Watford peut reprendre du poil de la bête.

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Malheureusement, avant la recrue de forme, les troupes de Taylor sont éliminées en Coupe UEFA. Au match aller du troisième tour face au Sparta Prague, c’est la défense qui fait défaut dans une rencontre électrique qui voit les Hornets s’inclinaient 2-3. En République Tchèque, Watford est condamné à l’exploit au Stadion Letná, mais n’avaient-ils pas après tout déjà par deux fois réussi à surprendre leurs adversaires ? Malheureusement, le célèbre dicton ne prendra pas effet cette fois : la passe de trois échoue, et Watford est sévèrement puni par l’impitoyable Prague sur le score de 4-0. La fin de l’aventure européenne, aussi triste soit-elle, permet à Watford de se ressaisir en championnat. Les hommes de Taylor enchaînent en effet une belle série de sept victoires en neuf rencontres jusque la fin janvier. Cette belle forme est en grande partie due à la recrue Mo Johnston qui cartonne devant, compilant neuf buts sur la même période. A vrai dire, c’est toute la fin de saison qui est du même acabit : malgré sa défense friable, Watford remonte au classement et se stabilise grâce à une attaque retrouvée. Toutes ambitions sont pourtant douchées par le manque de régularité de l’équipe, qui ne parvient qu’à se classer à la onzième place. Il faut dire cependant qu’au même moment, les Hornets sont concentrés sur une autre compétition, la FA Cup.

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Le parcours en FA Cup débute en janvier ; Watford doit s’employer et a besoin d’un replay pour écarter le rival Luton 4-3 dans un énième rencontre peu ordinaire (ci-dessus, le but de Mo Johnston). Ce sont ensuite successivement Charlton (0-2) et Brighton (3-1) qui sont facilement battus. Désormais en quart de finale, Watford se rend à Birmingham pour un match qui décidera du sort de la saison. La superbe prestation de John Barnes, auteur de deux buts, permet à Watford de se qualifier dans le carré. L’effervescence monte : Watford peut-il vraiment le faire ? En demi-finale face au valeureux petit poucet Plymouth, le but de la tête de George Reilly qualifie Watford pour la finale à Wembley – une première en 93 années d’histoire du club -, qui  se jouera face au Everton d’Howard Kendall (ci-dessous, John Barnes lors de la finale).

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Le 19 mai, les deux entrent sur la pelouse de Wembley. Sept saisons auparavant, Watford végétait en quatrième division anglaise. Le gardien Steve Sherwood est le seul cadre rescapé de cette époque, lui qui est arrivé au club en 1976. Des quelques milliers de supporters qui assistaient alors à leurs rencontres, il y en avait ce jour 100.000 qui s’étaient bousculés pour assister à un finale de FA Cup déjà historique. Exit les oppositions face aux honorables Walsall, Yeovil et consort : Watford faisait cette fois face à l’historique Everton, à son génial entraîneur Howard Kendall et à des joueurs tels Neville Southall, Andy Gray ou Graeme Sharp à jamais dans la légende. Qui l’eut cru ? Mais plus que cette réussite sportive, c’est le projet humain de Graham Taylor qui est admirable. A l’heure où l’hooliganisme frappe tous les stades anglais, Vicarage Road est un véritable havre de paix. A l’heure où des barrières et grillages poussent autour des pelouses nationales, les familles se rendent à Vicarage Road dans la joie et la sérénité. A l’heure où les clubs tremblent face aux débordements des fans, Taylor engage sa stature publique et réussit à responsabiliser les supporters de son équipe. A contrario de toutes les villes du Royaume, la criminalité baisse à Watford, et l’aura du club n’y est certainement pas innocent. Plus que de succès sportifs, l’œuvre de Graham Taylor est teintée d’humanité, de bienveillance et de philanthropie. Ce 19 mai, à Wembley, Watford est défait 2-0 par Everton, sur des buts de Sharp et de Gray (ci-dessous). La jeune équipe de Watford – avec seulement trois joueurs de plus de 22 ans – n’a pas pu résister à la force montante du football anglais.

Qu’importe. La victoire hors du terrain était déjà totale. Les images d’Elton John en pleurs au coup d’envoi, tout autant que les images du rassemblement des supporters à Watford le lendemain de la finale pour féliciter leurs joueurs (ci-dessous), témoignent de la dimension extra-sportive de l’ascension phénoménale des Hornets. Cette extraordinaire aventure, de la D4 à Wembley, était bien plus celle de toute une ville, de toute une communauté, que simplement celle d’une équipe et de joueurs courant après les succès.  Finalement couronnée de peu de titres, finalement couverte de fort peu de métaux, l’épopée extraordinaire de Watford n’en scintille pas moins d’humanisme, de sincérité, d’authenticité.

Rémi Carlu


Traduction des citations:

« Let’s give it a go ! »*: Allons-y, tentons!

« Elton loved Bertie. Elton effectively appointed him as his football adviser and I think he may even have paid his wages himself, though the club, because that was how much he thought of him. »*: Elton adorait Bertie. Elton l’avait désignait comme étant son conseiller football, et je pense qu’il a peut-être même payé son salaire lui-même, à travers le club. Voilà à quel point il le considérait

« We used to have meetings at nine o’clock each day before training and – it sounds somewhat egotistical of me and probably wrong – I started arriving at those meetings deliberately late. He would look at me when I came in, but I was making a point. I was saying that I was the manager and if anyone could be late for those meetings, it was me. »*: On avait chaque matin un rendez-vous à neuf heure avant l’entraînement et – même si ça peut paraître égoïste de ma part – j’ai pris l’habitude d’arriver délibérément et régulièrement en retard. Il me regardait de façon bizarre quand j’arrivais, mais je lui envoyais un message. Je lui faisais comprendre que j’étais l’entraîneur et que si quelqu’un pouvait être en retard, c’était moi ».

« John’s father was very intelligent and the way Bertie conducted himself played a major part in him allowing John to stay. They trusted Bertie. We knew John had a special talent and we were determined to get him. When we saw him we wondered why nobody else had seen his ability. »*: Le père de John était une personne très intelligente et la façon don’t Bertie s’est conduit a en grande partie permis à John de rester. Ses parents avaient confiance en Bertie. Nous savions que John avait un talent spécial et nous étions déterminés à le signer. Quand nous l’avons repéré, nous nous demandions vraiment pourquoi personne d’autre n’avait repéré son talent.

« Getting after the other team is the only way to play. I’m not worried about them putting the ball in our net – as long as we get more at the other end. I’d rather win 5-4 than 1-0. »*: Rentrer dans l’autre équipe est la seule façon de jouer. Je ne suis pas inquiet si l’on encaisse des buts, tant que l’on en marque plus qu’eux. Je préfère gagner 5-4 que 1-0.

« All they do is help the ball forwards. For us to play that way we may as well get rid of Glenn Hoddle, Ricky Villa and Mike Hazard, because you don’t need any sophistication at all in midfield. »*: Tout ce qu’ils font, c’est envoyer le ballon devant. Si nous voulions aussi jouer de cette façon, nous devrions nous passer de Glenn Hoddle, Ricky Villa et Mike Hazard, puisque vous n’avez pas besoin d’élégance au milieu.

« If I was just a a supporter, I wouldn’t want to watch Watford’s style of play. »*: Si j’étais un supporter, je ne voudrais pas regarder Watford et leur style de jeu.

« I felt this time we would sit back and let the result do the talking. It wasn’t my intention to offend anyone, but this constant questioning of the way we play is beginning to get a bit much. »*: Je pensais que cette fois, nous allions resté en retrait et laisser le résultat parler pour nous. Ce n’était pas mon intention d’offenser qui que ce soit, mais cette remise en question constante de notre style de jeu commence à prendre une trop grande importance.


Bibliographie :

Holden, Jim, Stan Cullis, The Iron Manager (DB Publishing, 2013)
Tossell, David, Bertie Mee: Arsenal’s Officer and Gentleman (Mainstream, 2005)

Sitographie :

ITV Report, Graham Taylor: A life in pictures (www.itv.com, 12 janvier 2017)
Glanville, Brian, Graham Taylor: a good man, but a disaster for England (www.worldsoccer.com, 17 janvier 2017)
Johnson, Greg, Graham Taylor: How England’s first great pragmatist influenced football tactics (www.squawka.com, 12 janvier 2017)
Pye, Steven, 1982/83: Graham Taylor and Watford (that1980ssportsblog.blogspot.co.uk, 18 janvier 2017)
Pye, Steven, Graham Taylor's greatest season: when Watford finished runners-up in 1982-83 (www.theguardian, 19 janvier 2017)
Walters, Mike, Graham Taylor's greatest achievement was turning Watford into an oasis of safety in an age of hooliganism (www.mirror.co.uk, 12 janvier 2017)
Wright, Chris, The black-and-white years : 15 retro-riffic photos of Elton John at Watford (www.whoateallthepies.tv, 2 août 2011)
www.11v11.com
www.watfordfcarchive.com
www.wikipedia.org

Crédits photos et vidéos :

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www.thesun.co.uk, News Group Newspapers Ltd
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www.telegraph.co.uk, Rex Features
www.fourfourtwo.com, DR
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