Brian Clough, de Derby à Leeds – Partie 2

Dans une série en deux parties, Heristage vous propose de se mettre sur les traces du légendaire Brian Clough. De sa riche et passionnante vie, c’est son passage de Derby à Leeds qui nous intéressera : entre performances sur le terrain et jeux de pouvoir en coulisse, force de caractère et rivalités exacerbées, retrouvez les grands moments qui ont marqué cette période cruciale de sa vie (été 1972 – été 1974).

Partie 1 – De l’été 1972 à l’été 1973 : apogée et déception

« Les Rams peuvent encore se qualifier pour la Coupe UEFA et closent la saison comme il se doit par une belle victoire 3-0 pour se donner toutes les chances de la décrocher. Les hommes de Clough sont septièmes, une bien décevante performance. Au même moment, Leeds est défait en finale de FA Cup face à Sunderland et en finale de Coupe des Vainqueurs de Coupe face au Milan AC: ils ne participeront donc pas à la Coupe des Vainqueurs de Coupe de la saison suivante, et sont reversés en Coupe UEFA. Derby se retrouve sans rien alors qu’une fort décevante saison prend fin. »

Partie 2 – De l’été 1973 à l’été 1974 : le temps des surprises

Champion 1972, septième 1973. En terme de résultats, la saison post-titre fut donc bien douloureuse pour Brian Clough et ses hommes. Mais sur le plan personnel, Clough s’est forgé au cours de cette dernière saison une notoriété sans égal. Que ce soit au travers de ces nombreuses apparitions radiophoniques et télévisées, ou par le biais de billets qu’il signe régulièrement dans divers journaux, l’entraîneur anglais est devenu une personnalité publique à part entière, commentant l’actualité footballistique et distillant apostrophes et invectives à qui avait le malheur d’égratigner ses humeurs. Clough est surtout ultra-populaire (ci-dessous) : les gens l’écoutent – même ceux d’ailleurs pas particulièrement épris de football – et s’identifient à cet homme du peuple, charismatique et charmeur. L’omniprésence médiatique de son entraîneur et le caractère provocateur de ses propos ne sont cependant pas sans déplaire au propriétaire Sam Longson, tourmenté par un manque de reconnaissance évident. Entre les deux hommes, le torchon brûle, au point d’envoyer Longson à l’hôpital pour crise nerveuse lorsqu’Alan Hardaker – secrétaire de la Football League – l’avertit que Derby sera sanctionné à la prochaine sortie polémique de Clough. Il résumera plus tard dans sa bibliographie : « It was like a tightrope. We had been lift in no doubt that, if Brian stepped over the mark again, it would be regarded as the responsibility of the club. But it had become clear by now that we had little influence over him. »

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C’est dans cette configuration délicate que la nouvelle saison, qui doit marquer le retour de Derby au premier plan, commence. Le début de saison de Derby est plutôt satisfaisant, quoique entaché de quelques contre-performances. Ainsi, les Rams ne perdent qu’une seule de leurs sept premières rencontres avant une défaite embarrassante à Coventry mi-septembre. Entre temps, Alan Durban a dû faire ses bagages, et c’est Henry Newton, enfin acheté à Everton contre £90.000 après plusieurs années de tentatives infructueuses, qui le remplace. C’est après un match dans lequel Derby étrille Southampton 6-2 grâce notamment à un triplé d’Hector que Sam Longson décide de passer à l’offensive pour reprendre le contrôle sur son entraîneur. Cette tentative pour le moins inespérée se décline en deux volets : d’abord, Longson explique à son poulain que dorénavant, il devrait lui demander l’autorisation avant chaque apparition médiatique, et que chacun des articles qu’il publierait devrait être relu et approuvé par la direction ; ensuite, le meuble dans le bureau de Clough contenant l’alcool serait définitivement fermé à clef. Le niveau d’alcoolisme de Clough à cette époque est incertain, contrairement à son haut niveau durant les années Nottingham; Longson considérait visiblement cela comme un problème. Sur les terrains, Derby est défait par Tottenham, concède le nul face à Norwich avant de s’en allait obtenir le 13 octobre sa première victoire à l’extérieur de la saison, un succès 1-0 à Old Trafford. Derby monte alors à la troisième place du classement, et connait son meilleur début de saison sous l’ère du duo Clough & Taylor. Loin d’être le début d’une nouvelle belle saison, il s’agissait plutôt là du dernier match de Clough à la tête de Derby.

Une énième manœuvre politique, cette fois manquée

Durant ce dernier match, Clough a un geste ambigüe : s’il explique avoir fait signe à sa femme, d’autres l’interprètent comme un V sign envers Longson ou encore Matt Busby, alors membre du board de United. Après la rencontre, Clough et Taylor décident de monter boire un verre; Jack Kirkland, membre du board de Derby, y interpelle alors Taylor et lui fait indirectement comprendre que c’est terminé pour lui, ce que Taylor rapporte à Clough. Au soir, plusieurs membres du board de Derby se rendent chez Longson et rapportent leur ras-le-bol envers Clough; s’en suit alors une conversation téléphonique houleuse entre Longson et Clough. Le dimanche 14 octobre, Clough annonce – tout en parlant au nom de Taylor – qu’ils démissionnent. Jamais avare d’un petit supplément financier, Clough vendra d’ailleurs l’histoire au Mail pour £1.500. Les choses sont cependant plus compliquées : habile quand il s’agit de manœuvrer politiquement en coulisse pour modifier le rapport de force interne en sa faveur, Clough avait déjà par le passé réussi à influencer la composition du board, éjectant par exemple le frère de Jack Kirkland ou réinstallant Sam Longson en tant que président. Cette fois, la manœuvre est perverse; Clough parie sur le fait que le board n’acceptera pas sa décision, et qu’il pourra dès lors imposer ses conditions, à savoir le départ de Longson et la levée des restrictions concernant ses apparitions médiatiques.

Soccer - League Division One - Derby County - Brian Clough and Peter Taylor Resignation - Baseball Ground

Le lundi 15 octobre,  la nouvelle s’ébruite dans la ville, et bien vite des fans se rendent à l’extérieur du Baseball Ground pour protester contre l’éventuel départ de Clough. Le board se réunit dans la matinée, Clough y plaide sa cause. Alors qu’il attend leur décision avec Taylor (ci-dessus), un vote a lieu, et l’anglais perd son pari: seuls deux membres votent pour le refus de la démission. Bien vite, les caméras se pressent, interviewant Longson et Clough tour à tour. D’un côté, un ennuyeux et hésitant Longson bafouille. De l’autre, Clough étale toute sa superbe et son charisme dans une vibrante diatribe: « It surprises me a little that people who want to stop me putting two words together can’t put them together themselves. There are a million reasons why I have resigned and you have just been talking to one of them because he slammed to telephone down on me twice last week. My feeling is nausea. I feel embarrassed for the chairman and deeply ashamed for Derby County. I’ll tell you why I’m going. My knees and elbows are sore from all the crawling that Peter and I have been forced to do these last three months. Only two things have kept us here for so long. First and foremost, the players; secondly, the supporters. They haven’t always agreed with us, but they have always gone along with what we’ve tried to do. Before the Sunderland game last week, while we were talking to the chairman, other directors were going through our contracts. They were looking for ways in which they could find fault. »

Le lancement du ‘Derby County Protest Movement’

Pourtant, les choses sont alors loin d’être terminées : un bras de fer démarre entre la direction d’une part, et les supporters de l’autre, qui n’acceptent pas le départ du génie anglais. Don Shaw, dramaturge local, signe ainsi une tribune dans un journal local, et après un passage à la radio, organise une réunion pour lancer une contre-attaque, qui s’autoproclame rapidement ‘Derby County Protest Movement’. Une véritable guerre des tranchées est alors déclenchée. L’opinion publique est entièrement derrière Clough : pas un seul supporter ne semble approuver son départ alors que rares sont les commentateurs s’aventurant dans la justification de son départ. Face à une telle unanimité en sa défaveur, Sam Longson riposte via la presse, déballant dans une longue tribune tous les agissements blâmables de son ex-entraîneur. La réponse tranchante par presse interposée de l’intéressé ne se fait bien évident pas attendre très longtemps.

Le samedi 20 octobre, alors que Derby reçoit Leicester, les manifestations battent leur plein à l’extérieur du Baseball Ground, où 3.000 personnes déambulent à coup de « CLOUGHIE BACK! » et de « BOARD OUT! ». Entré en contact avec Shaw, Brian Clough compte d’ailleurs assister au match: l’objectif est de le faire ovationner par tout le stade pour forcer Longson à démissionner. Si l’image est devenu mémorable, Shaw considère après coup que l’opération n’est qu’un demi-succès, Longson ayant eu la malice de se lever au même moment pour prétendre être le destinataire des applaudissements.

La semaine suivante, ce sont les joueurs qui décident de passer à l’action sous l’impulsion toujours du dramaturge Don Shaw : s’ils choisissent de ne pas se mettre en grève, ils rédigent et signent unanimement une lettre de soutien à leur ex-entraîneur qu’ils déposent ensuite au bord: « During the events of last week, we have kept our feelings within the dressing-room. However, at this time, we are unanimous in our support and respect for Mr Clough and Mr Taylor and ask that they are reinstated as manager and assistant manager of this club. »

Les joueurs sont résolus à rencontrer le board, qui refuse cependant la requête du fait qu’un successeur a déjà été choisi. Voyant de la lumière dans les bureaux et en déduisant qu’une réunion est en cours, les joueurs décident d’attendre la sortie des membres. Pourtant, seuls Jack Kirkland et le secrétaire Stuart Webb se trouvent au Baseball Ground; la présence des joueurs les poussent pourtant par peur à s’enfermer dans les bureaux, le premier allant même jusqu’à uriner dans un seau à champagne pour éviter de croiser les joueurs. A la tombée de la nuit, ils se décident pourtant à sortir, et sous les apostrophes des joueurs, ils filent à l’anglaise en s’écriant qu’un nouvel entraîneur serait nommé le lendemain.

D’après Longson, un seul homme peut alors remplacer Clough, et il ne s’agit pas de Peter Taylor qu’il avait déjà essayé de convaincre en vain. Il s’agit plutôt de Dave Mackay. Légendaire joueur de Tottenham, Mackay avait rejoint Derby en 1968. Repositionné en défenseur libéro et nommé capitaine, il était alors devenu l’homme de base de Clough et avait permis au club de retrouver la First Division, avant de la quitter en 1971. Devenu depuis entraineur de Nottingham Forest, c’est donc lui qui est nommé pour remplacer son ancien mentor la tête de Derby County.

Un départ groupé pour l’Espagne ?

Après cette annonce, les joueurs et leurs épouses se retrouvent au Newton Park Hotel, avec Brian Clough. Point culminant de la protestation, cette soirée voit tous les acteurs communier unanimement, dans un même esprit de contestation et d’utopisme. Tour à tour, ils rêvent et lancent de grandes idées, comme un enfant anticipant Noël imaginent les divers cadeaux qu’il va recevoir au pied du sapin et façonnent alors ses futurs et grands projets de jeux qui ne verront pour beaucoup jamais le jour. L’idée de boycotter le club et de partir tous ensemble en Espagne est ainsi lancée et approuvée. Sous l’effet de la boisson, tous se prennent à rêver à des lendemains meilleurs, dans lesquels le magnifique Brian Clough reprendrait la tête de ses vaillantes troupes pour ne faire qu’un et s’en aller conquérir couronne après couronne, dans un Baseball Ground toujours plus effervescent de supporters en totale communion avec leur équipe (ci-dessous). La réalité laissait alors place à la rêverie ; la rêverie laissait alors place à l’utopie. Malheureusement, l’insouciance de l’enfant avait gagné ce soir-là l’esprit d’adultes mutins, et rien de tout cela ne verrait le jour.

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En coulisse, rien ne bouge puisque Bradley et Keeling, les deux membres du board en faveur de Clough, ne réussissent pas à fomenter un complot pour renverser Longson. Les joueurs hésitent toujours à se mettre en grève, le syndicat des joueurs leur ayant fortement déconseillé une telle initiative. Clough, après avoir été contacté par Nottingham Forest, est alors en discussion avancée avec Brighton, club de troisième division présidé depuis récemment par Mike Bamber, un riche homme d’affaire. Les supporters continuent eux de protester dans les rues de Derby.

Peu de temps plus tard, Jon Shaw organise un dit dernier rendez-vous au King’s Hall : la salle est remplie, et Barbara Clough se présente avec les femmes des joueurs pour témoigner du soutien de l’équipe à leur ex-entraîneur. Clough fait d’ailleurs lui-même une apparition : il monte sur scène et fait un poignant discours sur Derby et les qualités de ses joueurs. Parti en pleurs sous les « BOARD OUT! » du public, Clough semble alors plus indécis que jamais. Il vient pourtant d’accepter l’offre de Brighton, notamment dû à l’insistance de Peter Taylor, mais explique au même moment que Bamber sera prêt à le libérer si le poste d’entraîneur de Derby devenait libre. Tous y croient encore.

Contradictions de Brian et clap de fin

Pourtant le momentum vient de passer: bientôt, les désillusions s’accumulent. Bill Holmes, l’un des leaders du Protest Movement, est ridiculisé lors d’une intervention radiophonique puisqu’étant fan de l’ennemi Nottingham Forest. Par ailleurs, à l’image de Roy McFarland, certains joueurs commencent à se lasser de la situation. Une contre-attaque médiatique est donc lancée, alors que Shaw cherche à donner forme à l’Opération Snowball, qui verrait les joueurs enfin entrer en grève. D’autres réunions s’en suivent, mais le même problème se présente à chaque fois : Brian Clough refuse de demander à ses anciens joueurs de se mettre en grève. Si grève il devait y avoir, il souhaite qu’elle soit unanime et librement choisie, alors que ses joueurs n’attendent visiblement que la demande de Clough pour s’exécuter. Cependant, il semble clair que Clough ne le fera pas, par peur de voir un ou plusieurs joueurs ne pas le suivre et ainsi détruire symboliquement l’équipe qu’il avait longuement façonnée, l’équipe qu’il avait tant aimée. A plusieurs reprises, il sabote donc les efforts de Shaw, comme lors de cette réunion avec les joueurs durant laquelle il fait éruption par surprise et renvoie tous les joueurs chez eux. Clough explique alors que c’est la réserve qui doit se mettre en grève: un joueur, Tommy Mason, est désigné comme étant celui qui devra faire passer discrètement le message à ses coéquipiers. Pourtant, le jour-J, celui-ci débarque à l’entrainement et s’écrie : « Mr Clough want us all to strike ». En entendant la nouvelle, Longson se frotte les mains : Shaw et Clough pourraient être poursuivis en justice pour de tels actes. Plus tôt, le nouvel entraineur Mackay a lui reçu chaque joueur dans son bureau pour leur demander d’arrêter toutes ambiguïtés et de se concentrer sur le football, McFarland serrant symboliquement la main de son entraîneur dans le vestiaire. Tout joueur souhaitant partir partirait. Les joueurs venaient par ailleurs de décider qu’ils ne feraient pas grève. Nous sommes fin novembre, et le mouvement de protestation est définitivement terminé, malgré les dernières tentatives désespérées de solliciter un Membre du Parlement et d’organiser le boycott d’un match par les supporters.

L’étincelante histoire d’amour entre Clough et Derby (ci-dessus) était bien terminée. Des abîmes de la Second Division en 1967, il les avait avec Peter Taylor amené à la promotion en 1969, au titre en 1972 et en Coupe d’Europe l’année suivante. Plus tard, il analyse : « What brought the dream to an end was a combination of my ego, Tayor’s pride, and stubbornness of an old man who wanted to be see running his club and regeining control of his outspoken, outrageous manager » et continue : « There is a lot of envy, jalousy and bullshit; Longson suddenly found himself in boardrooms where he’d never been allowed in before ». Considérant rétrospectivement qu’il s’agissait du meilleur job qu’il ait eu, Brian Clough doit passer à la suite, qui se trouve sur la côté sud de l’Angleterre : il est en réalité depuis début novembre déjà l’entraîneur de Brighton and Hove Albion.

L’intrigante période Brighton

Un tel exil est rétrospectivement très surprenant: pourquoi diable l’un des meilleurs entraîneur du pays, aussi jeune d’ailleurs, accepterait-il après tout de redescendre en Third Division pour entraîner un petit club, doté par ailleurs d’infrastructures rudimentaires et d’un personnel restreint ? Plusieurs justifications ont joué. Peter Taylor, conscient qu’il n’y avait aucune chance pour qu’ils récupèrent leur poste à Derby, était très enclin à accepter le poste et à aller vivre sur la côte. En outre, club peu développé, Brighton n’en reste pas moins très ambitieux, à l’image de son riche président Mike Bamber, qui avaient d’ailleurs offert à Clough et Taylor des contrats plus juteux que ceux qu’ils avaient à Derby. Par ailleurs, pour des critiques envers la FA, Clough était sous le coup d’une suspension longue durée; signer un contrat avant l’éventuelle sanction serait un moyen de s’assurer un revenu quoiqu’il arrive. Enfin, l’envie d’exercer sa profession pour un jeune entraîneur fougueux et passionné ne peut être négligée. Il est tout aussi difficile de dire s’il a regretté cette décision, tant ses propres dires sont contradictoires avec le temps. Il n’a peut-être pas eu le temps de se poser la question : son passage à Brighton n’a en effet duré que huit petits mois (ci-dessous, Clough, Bamber et Taylor).

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Pour le premier match de Brighton sous les ordres de Clough, face à York, 16.500 supporteurs assistent à la rencontre, soit trois fois plus que la moyenne du club. Il faut cependant attendre la mi-novembre pour la première victoire du Albion de Clough, 1-0 chez Wallsall. Pourtant, la suite est assez morose puisque Brighton n’emporte plus une seule rencontre jusque la fin décembre. Entre temps, les hommes de Clough se font éliminés par les amateurs de Walton & Hersham 4-0 lors d’un replay de FA Cup, et se font écraser à domicile 2-8 par Bristol Rovers dans un match resté célèbre. Hors de lui, Clough explose : « The team didn’t have enough heart to fill a thimble. I feel ashamed for Brighton – the town and the club. I feel sick. This was the worst day of my football life. » Le lendemain, comme prévu, il se rend au studio de ITV, et analyse la rencontre (ci-dessous).

Plusieurs problèmes se posent. Tout d’abord, Brian Clough vit encore à Derby : il rentre chaque week-end chez lui, et vit la semaine à l’hôtel. Pour un homme qui considère sa famille comme étant la chose la plus importante, il est alors très difficile pour lui de ne pas se sentir très seul de l’autre côté de l’Angleterre. Par ailleurs, les joueurs soulignent unanimement les absences de leur entraîneur, qui n’était visiblement présent que pour les rencontres. Son dévouement est ainsi logiquement questionné. La stature de Brian Clough est l’autre grand problème : extravagant, il fait peur aux joueurs et affaiblit plus leur confiance qu’il ne la construit. Un manque de patience envers des joueurs relativement faibles est finalement envisageable, qui rend sans doute Clough plus dur qu’il ne l’est déjà habituellement avec ses joueurs.

Afin d’inverser la tendance, Clough et Taylor renforcent l’équipe via les transferts, et bientôt Albion réussit à enchaîner des résultats positifs. Invaincu au mois de janvier, nombreux pensent que la magie est en train d’opérer; les supporteurs sont ainsi unanimement pro-Clough. Jusque fin mars, les résultats sont positifs et Brighton remonte petit à petit, se classant neuvième le 20 mars après une victoire face à Port Vale. Durant cette période encore, les absences de Clough posent des interrogations légitimes sur son dévouement : il dépense du temps à faire campagne pour le MP Phillipp Whitehead, et se rend en Iran pour discuter avec le Shah de la possibilité d’entraîner l’équipe nationale. Il manque par ailleurs un match pour assister à un combat de boxe de Muhamed Ali – l’histoire entre les deux est en réalité assez amusante : un peu plus tôt dans l’année, en octobre 1973, Ali demandait avec humour à Clough de la fermer, ce dernier répondait alors avec autant d’amusement qu’il préférerait plutôt le combattre (ci-dessous).

Grummitt, le gardien de Brighton, subit pourtant une blessure grave qui condamne les maigres espoirs de promotion. Albion enchaîne les mauvais résultats avec quatre défaites en cinq rencontres, et termine péniblement la saison à la 19ème position. Pourtant en coulisse, les choses s’activent déjà. Questionné, il semble pourtant que Clough, toujours épaulé de Taylor qui prend en charge les entrainements, entame plus que jamais la reconstruction de l’équipe. Les transferts s’enchaînent, tant en terme d’arrivées que de départs, si bien qu’en cumulée, il dépense près de £250.000, une somme très important pour un club de troisième division.

« Gentleman, I’ve just been appointed manager of Leeds United! »

Au même moment, Don Revie quitte Leeds pour devenir le nouveau sélectionneur national. S’il souhaite que son joueur Johnny Giles le remplace, le vice-président Percy Woodward annonce : « It’s not for a manager who is leaving to invite his successor. » Les noms de Billy Bremner, Alf Ramsey et Jack Charlton sont d’abord murmurés. Vient ensuite celui de Brian Clough, étonnant favori à partir du 15 juillet devant les noms de Ian St John, Bobby Robson et Jimmy Arfield. Bien vite, certains supporteurs de Leeds s’activent, et une pétition contre l’arrivée de Clough recueillent 400 signataires. N’était-il pas après tout celui qui avait diffamé pendant si longtemps la plus grande équipe de l’histoire du club ? Don Revie n’avait-il pas dit « Clough is the last man I would like to be stranded on a desert island with »?

Pourtant, à la surprise générale, la nouvelle tombe le 22 juillet. Le Post titre « Brighton to sue Leeds United in Brian Clough sensation. » Le 31 juillet, Clough interrompt ses vacances et fait une arrivée en grande pompe à Elland Road (ci-dessous). Si les joueurs de Brighton ne sont pas surpris du départ de Clough, tout le monde ne peut que l’être de la destination. Et personne ne sait dire si c’est la décision prise par Clough de rejoindre Leeds ou la décision prise par Leeds de se tourner vers Clough, qui est la plus étrange.

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Pourquoi diantre rejoindre un club et des joueurs qu’il a tant critiqué ? Réponse de Clough en personne : « I’m coming home to Yorkshire. I was born in Middlesbrough, the same as Don Revie, and I’m coming to do a job. That job is to keep Leeds United at the top of the tree. I know there has been a lot of anti-Clough talk in the West Riding, but it doesn’t worry me. All right, I’ve spoken my mind more than once, but that’s because I’m honest. I like to get things out into the open. That’s the way I live. I can’t change that. But what my critics overlook is the good things I say about people. » A vrai dire, l’envie de battre son rival Revie à son propre jeu, de reprendre la meilleure équipe du pays pour la rendre encore meilleure est surement la motivation principale de Clough. Peut-être était-ce bien là la seule manière de montrer à tous qu’il était le meilleur. Revie n’avait par exemple jamais gagné la Coupe d’Europe, ce que Clough avait alors assurément en ligne de mire pour effacer son rival des livres d’histoire. Il faut aussi noter que Clough exprimait du respect envers le club, et n’avait jamais nié les qualités footballistiques de ses joueurs.

Mais alors pourquoi diantre prendre un entraîneur qui s’est montré injurieux envers l’équipe des années durant ? Explication de Many Cussins, le president, plus tard : « We wanted a manager who was as big as the players. Someone with experience and a proven winner. It was my decision to go for him. I was impressed with the display of loyalty from the team and the fans when he walked out on Derby. It has to be a special person to inspire devotion like that. What Brian had said about Leeds wasn’t a problem. If he soft-pedalled, I was certain he’d win everyone round. I liked him a lot. In fact, I preferred him to Don Revie. » La justification est cette fois plus délicate, il est en effet difficile de croire que les joueurs auraient pu pardonner Clough aussi facilement, d’autant plus que ses attaques aiguisées envers Don Revie s’en prenait en fait à une véritable figure paternelle, qui avait diffusé un esprit de famille et de loyauté au sein du club. Il est intéressant de garder à l’esprit que les relations entre Revie et sa direction n’ont pas toujours été rose, et une telle décision semble d’ailleurs le désavoué assez sévèrement.

Quoiqu’il en soit, un problème se pose rapidement : l’absence de Peter Taylor. Lors des négociations officieuses, son bras droit lui avait révélé qu’il ne le suivrait pas à Leeds. Furieux, Clough n’avait cependant pas laissé l’occasion au président Many Cussins de rétropédaler, annonçant à la presse : « Gentleman, I’ve just been appointed manager of Leeds United! ». Pourtant, cette absence se révélerait être cruciale…

Rémi Carlu

Bibliographie:

Clough, Brian, Clough: The Autobiography (Corgie, 1995)
Clough, Brian, Cloughie: Walking on Water (Headline, 2005)
Shaw, Don, Clough’s War (Ebury, 2010)
Wilson, Jonathan, Nobody Ever Says Thank You - Brian Clough, the Biography (Orion, 2012)

Sitographie:

Scragg, Steven, Brian Clough and the often forgotten spell at Brighton (thesefootballtimes.co, 15 décembre, 2015)
www.wikipedia.org

Crédits photos et vidéos:

www.walesonline.co.uk, DR
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Wilson, Jonathan, Nobody Ever Says Thank You - Brian Clough, the Biography, Press Association Images
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Un commentaire sur « Brian Clough, de Derby à Leeds – Partie 2 »

  1. Bonjour,

    Je tien tout d’abord à féliciter l’auteur et le créateur de ce site, formidable et salutaire travail que ces petits espaces indépendant, seul espoir dorénavant de sortir des intoxications et autres enfumages médiatico-marchands dans laquelle se fourvoie quasiment toute la doxa journalistique traditionnel dans notre triste Europe de l’Ouest…

    Je me permet ensuite de me présenter rapidement. Franco-Italien niço-calabrais de 43 ans, supporter de l’OGCN, anciennement tifoso de l’Inter Milano, et doué d’une admiration quasi-absolu à l’encontre du football britannique depuis un échange inter-scolaire de 2 semaines à Edimburgh en 1990. Et plus particulièrement encore après mes 3 années passée à Leeds, travaillant alors au sein d’un groupe de prêt à porter italien (on fait tous des erreurs de jeunesse, non ?) au début des années 2000, et ayant donc eu la chance d’assister en direct aux fantastiques parcours européen de l’équipe d’O’Leary, ce qui me permit de m’attacher particulièrement à ce club, cette ville et cette région…

    Pour en revenir à votre papier, j’aimerais faire quelques petit remarques, rien de méchant, rassurez-vous, tout au plus quelques petit conseils et rajouts de ma part ;)…:
    je pense qu’il serait judicieux de traduire toute les citations que vous reprenez abondamment, bien que moi-même anglophone et ayant lu plupart des ouvrages que vous mentionnez plus bas, certains pourraient être décourager par la non compréhension de témoignage cruciaux pour la bonne compréhension de qu’était alors le football anglais…

    Ensuite, concernant The Damned United, oeuvre très agréable à regarder, certe, mais loin de moi de le prendre pour argent comptant, oeuvre très largement romancée et à ce titre rejetée par les plusieurs des clans mis en scéne (Revie, Clough, Giles, McKay, Bremner…) Ce type de romancisation du football a d’ailleurs tant fait école, pas seulement dans le cas de Leeds loin s’en faut, qu’elle a globalement pris le dessus sur l’Histoire stricto sensu du football.

    Dire aussi que je ne croit pas une seule seconde la version avancée par Duncan Hamilton sur les prétendus magouilles et faveurs arbitrales orchestrées et obtenue par Don Revie, j’apprécie beaucoup Hamilton attention, le bonhomme a une plume très agréable, mais est malheureusement coincé dans une sorte de vision libertaire du football anglais de cette époque (et il n’est pas le seul: premier exemple qui me vient en tete: ce sombre crétin de David Winner) dont il n’arrive pas toujours à s’extirper (cf son pourtant excellent bouquin consacré à Best…, un véritable suiveur de l’époque sait pertinemment qu’Eddie Grey fut le probable meilleur ailier britannique de son temps, et il n’y aurait même guère matière à discussion entre lui et Best pour peu que ce fût Grey qui joua à United… Mais Eddie Grey ne défrayait pas la chronique, il buvait modérément, ne trompait pas son épouse, ne sortait pas en boite…)

    Sur Leeds et Don Revie, en 74 cela faisait une demi-douzaine d’années qu’ils avaient tourné le dos au kick’n rush, enrichi au point d’aboutir au style le plus ambitieux et divers d’Angleterre voire probablement d’Europe..
    Quant à ces « gestes malhonnêtes et autres diableries », Leeds céda tout bonnement à l’air du temps.. « Marque de fabrique » est par conséquent pour le moins excessif..pour ne pas dire déplacé au regard des couleuvres bien réelles et singulières qu’ils durent alors avaler..

    J’ignore par ailleurs si Clough méprisait le kick’n rush.. Il est certain que ce n’était pas sa tasse de thé, mais le mépriser? Pas la moindre idée..
    Le mépriser, réflexe hélas répandu, eût par contre été idiot car l’air de rien c’est au kick’n rush, logiciel plus subtil et intellectualisé qu’on ne veut généralement le faire croire, que l’Angleterre du football dut de renaître et de pouvoir se réaffirmer sur la scène continentale.

    Revie, plutôt que de le renier, entreprit lui de l’enrichir ; long-balls, changements d’ailes, jeu direct, aérien et défi physique alternant chez lui avec jeu de possession, passing-game, jeu en triangle ou encore permutations incessantes, le tout servi par de formidables footballeurs pour plupart achetés trois fois rien (Grey, Lorimer, Bremner, Giles, Hunter…)
    A cet égard et quoi que suggèrent palmarès viciés ou story-tellings faits de l’époque, il me paraît d’ailleurs rester inégalable..
    Mais bon, l’Histoire du foot s’étant construite sur de calculés manichéismes, et cet abruti de Jonathan Wilson, auteur largement surfait quoi qu’infiniment institutionnel, aimant à verser à ce registre…

    Aussi, la relation Revie-Clough était pour le moins oedipienne..pour Clough du moins, à l’instar de bon nombre de ses contemporains initialement admirateur de Revie, mais puisque ce dernier l’avait superbement ignoré à l’aube de sa carrière de manager, et que Clough était consummé d’orgueil..
    L’échec de Clough à Leeds me paraît procéder de trois voire quatre raisons: rupture avec le groupe du Yorkshire cimenté par Revie, absence de Taylor qui était l’idéologue du binôme, rancoeur destructive de Clough, formidables joueurs-guerriers mais usés par dizaine d’années de lutte livrées au top tous azimuts, le cokctail était trop explosif et ne pouvait de toute façon pas tenir.

    Ajouter aussi que, dés le milieu des années 60, la cabale et les diatribes médiatique anti-Leeds étaient sans doute les plus violente et insensée de l’époque, car dans leurs rapports avec ce club, il est tout de même bon de rappeler que les tabloïds allèrent jusqu’à payer le gardien Sprake des…milliers de livres (une quinzaine de milliers?) pour qu’il accuse son ancien club de corruption etc. (avant de se rétracter au moment de prêter serment, bien sûr)…

    Mais bon, pour comprendre ces attaques et cet acharnement,faut analyser l’oeuvre global de Revie à Leeds:
    Leeds est au bord du gouffre à l’arrivée de Revie, fin fond de la D2 rosbeef à l’époque… Les caisses sont vides de chez vides, club archi-endetté, obligé de vendre sa superstar John Charles aux oligarques Juventini pour éviter la disparition… L’environnement humain même est archi-naze ; cluture-foot y est néantissime (Leeds = ville de rugby)……Mais 10 ans plus tard, et en ayant dû compter le moindre penny jusqu’au bout : le bilan de Revie s’y passe de commentaires (pour faire bref : leader du ranking européen 3 années de suite…”virtuel” premier club à avoir “techniquement” remporté les 3 coupes d’Europe…titres et accessits à gogo sur le plan domestique…), et je laisse de côté les couleuvres et coups de pute avec lesquels Revie et ses Boys ont dû composer (surtout face aux clubs italiens en coupe d’Europe…)

    Pour finir, je vois que vous évoquez l’anecdote Haller-Schulenberg de 1973, serais-je donc tomber su un site complotiste !!??? 😮 :p
    Vous savez que selon notre ancienne ministre de la jeunesse, la Grande Najat Vallaud-Belkacem, vous contribuez à miner notre jeunesse, jeune scélérat ! 😉
    Trêve de plaisanterie: OH QUE OUI, l’histoire et les palmarès des coupes d’Europe furent très tôt truquées et vérolées par des combines et magouilles que le grand public n’ose même pas imaginer, a partir des 60’s: que ce soit Ajax, Bayern, Inter, Milan, Juventus, Anderlecht…plupart de ses clubs n’en auraient pas gagné une seule sur le terrain et sans dopages…
    Rajoutés que ses magouilles systémique le furent bien souvent au détriment des clubs britanniques et soviétiques, qui n’avaient alors aucune influence au niveau des instances institutionnelles de l’UEFA car maintenaient un volontaire isolationnisme politique.

    Raison pour laquelle, lorsque je prit la peine d’en savoir un peu plus sur l’histoire de la terre de mes ancêtres en lisant tout un tas de bouquin jugés « conspirationniste » par la traditionnel pravda médiatique du Nord, quoique pourtant écrit par de remarquables intellectuels, ma première réaction fut de jeter dans une immense poubelle tout les posters, maillots et écharpes de l’Inter que j’avais amassées depuis des années et des années. Corruption ou dopage ne furent évidemment pas l’apanage des trois grands du Nord italien, mais par contre en termes de responsabilité première et historique, et que ce soit pour la corruption ou le doping : c’est tout bonnement écrasant !!

    Et pourtant, malgré ces désavantage institutionnel, la domination des clubs anglais en Coupes d’Europe dépasse de très loin la petite dizaine d’années qu’en laissent apparaître les palmarès, mais pour le réaliser encore faut-il voir nombre de matchs des années 1960 et 1970..et combien les clubs anglais se faisaient régulièrement voler par l’arbitrage, tout particulièrement face aux Italiens ; les palmarès sont un leurre, un trompe-l’oeil..
    Au cours des années 1960 et 1970, clubs anglais et italiens se rencontrent à des dizaines de reprises, 60 matchs peut-être?.. J’ai dû en voir une vingtaine – archives bien sûr -, dont moitié des scénarios de ces rencontres furent vérolés en faveur des Nord-Italiens..
    Juve-Derby s’est gagné une certaine aura, Clough oblige, bon client des médias..mais je vous suggère surtout match retour Inter-Liverpool de 1965 et le Leeds-Milan de finale de C2 1973..
    Dans ces débats, les clubs anglais étaient doublement handicapés..d’une part par leur isolationnisme historique, qui leur coûtait déjà un manque cruel d’influence au sein de l’UEFA..et de l’autre par l’exportation, par les grands clubs du Calcio, de leurs magouilles domestiques sur la scène continentale.
    Attention, l’on pourrait croire que je m’acharne sur le foot italien dans mon pavé, nuance, je différencie toujours le football politico-mafieux industriels des Milan, Inter, Juve au reste du foot italien, bien plus honorable et honnête, à savoir tout les autres clubs…

    Le reste ? Ben je sais plus trop ou j’en suis, et vu que je déteste me relire, ça va être compliqué de rebondir encore, je m’excuse donc dorénavant pour les fautes de frappes et:ou d’orthographe… mais comme je le dit toujours à madame après chaque rapport, je vous en ai bien mis pour 3 jours, non ? 🙂 (grande élégance je sais, la classe à l’italienne va à coup sur en re-prendre un sacrée coup… :p)

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