Liverpool – Arsenal ’89: anatomie d’un match qui allait changer la face du football anglais

Vendredi 26 mai 1989, Anfield. Dernière journée de Football League First Division. Liverpool reçoit Arsenal dans un match qui doit décider du champion: les Reds sont avant la rencontre leaders avec 3 points d’avance sur les Gunners, et dominent à la différence de buts avec +39 contre +35. En clair, Arsenal doit l’emporter par au moins deux buts d’écart pour emporter le titre, au nombre de buts marqués qui est en leur faveur avant même la rencontre – 71 contre 65. Liverpool est pour ainsi dire large favori, et le Daily Mirror titrait le matin même « You Haven’t Got a Prayer, Arsenal ». 20h05 heure locale, après que les artistes soient entrés sur la pelouse, l’arbitre David Hutchinson donne le coup d’envoi. Le reste n’est qu’histoire.

Pourquoi donc un vendredi 26 mai? Alors qu’elle peut paraître sans importance, la question se pose dès lors que la réponse allait rétrospectivement devenir cruciale. A vrai dire, le match est d’abord programmé le 23 avril. Pourtant, le 15 avril, lors de la demi-finale de la FA Cup qui oppose Liverpool à Nottingham Forest, le drame d’Hillsborough se produit. 96 supporters décèdent, et le match suivant entre Liverpool et Arsenal est annulé. Et alors que toutes les équipes jouent leur dernier match de championnat le 13 mai, aucune date n’est disponible pour rejouer ce match avant la finale de la FA Cup le 20 mai, que Liverpool emporte 3-2 face à Everton.

Arrive finalement ce 26 mai donc : plus de 8 millions de téléspectateurs sont devant leur téléviseur – ITV diffusant alors en live la First Division depuis le début de saison, à raison d’un match par week-end. Le champion d’Angleterre allait être officiellement connu dans deux heures environ ; c’est d’ailleurs la première fois depuis 47 années qu’il faut attendre la dernière journée pour le connaître. Il s’agirait soit de Liverpool – alors sous les ordres du légendaire Kenny Dalglish, grand favori qui emporterait alors un historique deuxième doublé consécutif ; soit d’Arsenal, entraîné par George Graham et emmené par leur jeune capitaine Tony Adams, qui a dominé le classement durant la majeure partie de la saison – culminant même à 15 longueurs de Liverpool à la nouvelle année – avant de ralentir dangereusement en seconde partie de saison (19 points perdus).

A cause de problèmes de trafic routier, le coup d’envoi est d’abord décalé, puis est enfin donné après que les Gunners aient déposé des fleurs aux quatre coins d’Anfield en hommage aux victimes d’Hillsborough.

La première mi-temps est globalement peu attrayante: seul Arsenal se démarque par une grosse occasion dans un match fermé. Si Liverpool a tout intérêt à jouer prudemment, ce sont tout de même les Reds qui dominent la rencontre ; George Graham a étonnamment opté pour un inhabituel 5-4-1 côté Gunners, avec David O’Leary en libéro. Les consignes sont très claires : Arsenal joue bas et gêne le jeu de passes des Reds afin de ne pas concéder de buts en première période. Les couloirs sont bloqués et l’entrejeu est sécurisé grâce à la densité numérique des Londoniens. Le grand Alan Smith se retrouve lui esseulé en pointe, mais devient le fer de lance des siens dès lors que les contre-attaques sont amorcées, par de longs ballons. Un système de jeu plus qu’étonnant en somme, puisqu’Arsenal doit marquer pour emporter le titre.

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Il faut dire qu’à l’époque, George Graham est sur le point de construire sa réputation d’entraîneur défensif: « 1-0 to the Arsenal » deviendra un chant de supporters répandu. On parlera même de ‘George Graham Syndrom’ lorsque qu’un joueur réputé pour son style et son élégance sur le terrain – George Graham était un attaquant – deviendra un entraîneur prônant une philosophie totalement inverse. Lee Dixon se remémore: « George was chipping away at us five days a week, saying, ‘Be in this position when the ball is here’. He would put us in our positions with nobody else around. He would have a ball in his hand and jog around from the wings to the edge of the box and then the halfway line. All we had to do was react to where the ball was, keeping our positions and our spaces. Come Saturday, the ball would never be in a position George hadn’t put it in 10 times in the week gone by. You could stop the action at any point and I could close my eyes and tell you within one yard where Martin Keown or Steve Bould or Tony Adams or Nigel Winterburn would be. »

Les qualités défensives d’Arsenal font des ravages à l’extérieur: les Gunners y emploient un jeu défensif fait de contre-attaques, qui leur permet d’emporter cette saison-là 12 matchs en déplacement. En défense, leur ‘Famous Four’, composé de Dixon/Adams/Gould/Winterburn (ci-dessous) est déjà bien en place. A domicile, les choses sont un peu différentes. Tony Adams se souvient ainsi de l’étroitesse d’Highbury – l’une des plus petites pelouses à l’époque – qui permettait à Arsenal de presser l’adversaire sur toutes les zones du terrain. Devant leurs supporters, les Gunners ont ainsi une approche plus divertissante puisqu’ils tentent davantage de contrôler le tempo du match, une tactique qui fonctionne moins bien puisque les Londoniens n’emportent que 10 rencontres sur leur pelouse – un maigre total pour un prétendant au titre.

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Cette saison-là pourtant, des ajustements défensifs sont encore à faire puisque les performances défensives de l’équipe (36 buts encaissés) sont bien moins impressionnantes que celles de la saison 90-91 (18 buts encaissés – Arsenal sera couronné champion par ailleurs). Plus intéressant encore, si les Gunners emportent le titre, ce sera au nombre de buts marqués : quoiqu’il arrive, ils termineront en fait la saison comme étant la meilleure attaque du championnat, point intéressant rétrospectivement quand on connait la réputation de George Graham. Alan Smith en dira : « We played some good stuff. And we were the division’s highest scorers, so we couldn’t have been boring. »

La préparation offensive n’en reste pas moins rudimentaire à l’entraînement, alors qu’en match Arsenal emploie de longs ballons et repose sur l’athlétisme de ses éléments offensifs – Paul Merson ou David Rocastle par exemple – qui gravitent autour de l‘excellent Alan Smith. Dans le Guardian, David Lacey tranche: « They’re fast, fit and pragmatic. »


0-0 à la pause donc. Du côté d’Arsenal, seuls Graham et Adams ont toujours cru aux chances de titre. Avant la rencontre, l’entraîneur avait d’ailleurs fait circuler dans le bus un article qui décrivait la rencontre comme une opposition entre des adultes et des enfants, à savoir Arsenal. Paul Merson rapportera plus tard les consignes de Graham au début de rencontre: « George was the only one who believed. His team talk was to keep it tight, score early in the second half and Liverpool would panic. I was sat there thinking, “Are you mad? We could get hammered here”. » Aussi incroyable que cela puisse paraître, tout se passe comme l’Anglais l’avait prévu puisque après seulement sept minutes de jeu en seconde période, les Londoniens prennent l’avantage.  Sur un coup-franc indirect éloigné et excentré côté gauche, Alan Smith lâche son marquage pour s’en aller en profondeur et décroiser le ballon de la tête. Les joueurs de Liverpool protestent mais ne savent quoi réclamer entre le hors-jeu et le non-contact avec le ballon. L’arbitre consulte son assistant, puis accorde le but à juste titre. Arsenal mène 1-0, et pourrait bien battre Liverpool à Anfield pour la première fois depuis 1974. Il faut par ailleurs un second but – sans en encaisser – pour emporter le titre.


Alan Smith (ci-dessus, et ci-dessous) réalise cette saison-là une campagne formidable: il marque 25 buts toutes compétitions confondues, soit neuf de plus que la saison précédente. Il s’affirme ainsi, après une première saison délicate, comme l’homme fort d’Arsenal en attaque. Haut d’1m90, Smith combine son intelligence de jeu à une éthique de travail sans pareille, qui feront de lui l’un des plus redoutables target man du pays. Bien loin pourtant de la caricature, il possède des habilités techniques évidentes – contrôle de balle et déviation – qui, couplées à sa qualité pour garder le ballon, le rendent tout à fait redoutable. Le crédit en revient à George Graham: Alan Smith n’est qu’un élément parmi d’autres d’une politique de reconstruction tout à fait prospère.

Membre des Gunners qui ont emporté le doublé en 1971 sous les ordres de Bertie Mee, et nommé entraîneur en mai 1986, George Graham voit son Arsenal finir successivement 4ème et 6ème lors de ses deux premières saisons en charge. Aucune chance à l’époque de voir Arsenal finir champion ; Graham a donc profité de ces deux saisons pour lancer un nouveau cycle à Highbury.

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S’en vont notamment Viv Anderson, Kenny Sansom, Steve Williams, Graham Rix et Charlie Nicholas. Pour les remplacer, Graham peut s’inspirer de la philosophie de jeu qu’il souhaite mettre en place, et décide de bâtir une défense solide : les trois futurs titulaires que sont Lee Dixon, Steve Bould et Nigel Winterburn débarquent, alors que Tony Adams – formé au club – est nommé capitaine à seulement 21 ans. Kevin Richardson fait son arrivée en 1987, et s’installe dans un milieu où prospèrent déjà trois joueurs formés au club : David Rocastle, Michael Thomas et Paul Merson. Enfin, dernier élément et pas des moindres donc, Alan Smith, qui arrive en provenance de Leicester dès 1987. L’efficacité des politiques de formation et de recrutement révèle l’habilité de Graham, qui installe par ailleurs une mentalité de combattant pour souder le nouveau groupe.

Basés sur un jeu défensif et organisés autour du guerrier Adams, les Gunners se voient inculquer une mentalité de vainqueur et une détermination à toute épreuve. Les joueurs se battent les uns pour les autres, et incarnent avec brio le canon qu’ils arborent sur leur maillot. Entouré de Pat Rice et George Arsmtrong – deux membres de l’épopée 1971 -, Graham est un entraîneur dur et très exigeant. « You might not like me lads, » dit-il à ses joueurs « but if you work hard, you’ll win trophies and medals you can show your children and your grandchildren. » Une méthode payante, puisqu’il emporte avec Arsenal six trophées majeurs en un peu plus de huit saisons.


Tout est désormais possible pour les Gunners qui poussent pour marquer un second but, sans réussite. Liverpool se crée par ailleurs des occasions, mais manque à de nombreuses reprises de lucidité technique face à des Londoniens survoltés. À 15 minutes du terme, Graham réalise deux changements coup sur coup : les deux remplaçants Perry Groves et Martin Hayes entrent à la place de Paul Merson et Steve Bould, deux remplacements (limite autorisée d’alors) qui s’accompagnent d’une réorganisation tactique logique, puisque les Gunners passent en 4-4-2 pour la fin de rencontre. Pourtant, rien n’y fait. Liverpool tient tant bien que mal alors que le temps additionnel va débuter. Lors d’un arrêt de jeu pour un coup reçu par Kevin Richardson, les caméras s’arrêtent sur Steve McMahon, milieu de Liverpool : celui-ci fait signe à ses coéquipiers qu’il ne reste qu’une minute à jouer. L’image est importante, puisqu’il n’y a alors pas d’horloge à Anfield et les joueurs ne savent donc pas combien de minutes il reste à jouer. Il y en aura plus du fait de la blessure mais qu’importe, si Liverpool était sûr de son fait avant la rencontre, les Reds sont bien sur le point de devenir champion pour la 10ème fois en 15 années. On demande aux joueurs en tribune d’enfiler la veste du club pour le tour d’honneur, alors que le champagne – payé par le sponsor Barclays – est déjà livré dans le vestiaire des Reds.

50 secondes dans le temps additionnel, John Barnes récupère le cuir des pieds d’Adams à 35 mètres des buts adversaires. « What I did next cost Liverpool the Championship. » dira-t-il. En effet, au lieu d’aller s’enfermer au poteau de corner, il décide de dribbler Adams qui revient sur lui. Le voilà alors en un contre un face à Richardson. Il tente le dribble extérieur en vain ; Arsenal récupère le ballon. Tout va ensuite très vite : Richardson passe à son gardien Lukic, qui envoie le ballon à Dixon sur la droite, ce malgré les cris d’Adams qui demandent à son gardien d’envoyer le ballon vers l’avant. Lee Dixon est du même avis et envoie le cuir vers Alan Smith. Le commentateur Brian Moore vient juste de se râcler la gorge: « And Arsenal come streaming forward now, in surely what will be their last attack. A good ball by Dixon, finding Smith… « . Smith contrôle, se retourne dans le sens du jeu et sert parfaitement Michael Thomas, lancé à toute vitesse entre les deux défenseurs centraux.

« … for Thomas, charging through the midfield! Thomas, it’s up for grabs now! Thomas! Right at the end! An unbelievable climax to the league season! The Liverpool players are down, absolutely abject. Aldridge is down, Barnes is down; Dalglish just stands there, Nicol’s on his knees, McMahon’s on his knees. » (7’20, ci-dessous).

Liverpool tente une dernière attaque, en vain, et David Hutchinson siffle la fin de la rencontre. Arsenal est à la surprise générale couronné champion d’Angleterre 1988-1989 ! Liverpool est sonné par ce qui vient de se passer. Les supporters eux, sont incroyablement dignes : pas une tentative d’invasion de terrain, pas de huées, très peu de départs du stade. Aussi inconcevable que cela puisse paraître, Anfield est debout et applaudit à l’unisson les Gunners, alors que des « Champions ! Champions ! » descendent du Kop. Impassible, Graham distribue quelques timides accolades. Sous le choc? A Londres, des milliers de personnes descendent spontanément dans les rues pour fêter le titre.

Les Gunners célèbrent eux le titre comme il se doit, et profitent des 200 bouteilles de champagne finalement déplacées dans leur vestiaire. « By the time ITV came in the dressing room to interview me, I was drunk » témoigne Alan Smith. « When 
I joined up with England a couple of days later, the doctor had to give me an injection in my arse for alcoholic poisoning. » Le lendemain, le but de Michael Thomas fait la une de tous les journaux du pays, du jamais vu à l’époque.

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brianmoore_306x423Le match n’allait plus quitter les mémoires. « Every fan over the age of 35 remembers where they were that night » explique Paul Merson, désormais journaliste. Michael Thomas lui n’en revient toujours pas : « Seeing my goal still makes the hairs on the back of my neck stand up. I know what happens but I still think that Ray Houghton is going to win the tackle. It is so surreal. Amazing. » Nommé en 2002 parmi les 10 meilleurs commentaires sportifs par The Observer, le « Thomas, it’s up for grabs now! » de Brian Moore (ci-contre) a marqué les esprits : « In my commentating life I’ve churned out some respectable lines, but this one 
people are happy to use as a greeting. I was in a taxi driving round Piccadilly Circus once when the driver, an Arsenal fan, suddenly and 
joyfully started repeating the full last minute of my commentary on that night. He knew it word for word. His video of that game must be worn out – and his family with it. »

Pour finir, il faut s’intéresser à l’importance historique de ce match. Pour les fans de Liverpool et Arsenal, ce but était la différence entre la joie et la peine, entre l’hystérie et l’agonie. Mais pour le reste du pays, il s’agissait de l’un des plus grands moments sportifs de l’histoire. Au Daily Mail, Jeff Powell en rajoute à peine quand il dit: « Never in the history of English football has the championship been won so late, so improbably, so narrowly or with such glory. » David Lacey du Guardian partage cet avis: « The goal which won the League championship for Arsenal last season with the final shot of the first division programme, did more than provide a unique moment in a sport which was beginning to think it had seen everything. » La fin de son intervention est cruciale: à l’époque, la réputation du football est au plus bas. Les tragédies de Bradford, du Heysel et récemment d’Hillsborough ont largement entamé le crédit du football anglais, d’ailleurs banni de compétitions européennes. Enfin, le racisme et le hooliganisme le gangrènent plus que jamais.

Le spectacle, les rebondissements et le comportement louable des supporters de Liverpool allaient pourtant entamer un revirement complet dans la façon dont le football est perçu outre-manche. Il redevenait ce vendredi soir beau, magique, romantique. Il redonnait des frissons, après avoir été vecteur de l’horreur. Jason Cowley du Guardian décrit le match comme étant « The night football was reborn ». La réputation du football était définitivement sauvée, ce 26 mai 1989. Ce match, en dévoilant tout le potentiel télégénique du football, aura été le point de départ, s’accorde-t-on à penser rétrospectivement, de la révolution médiatique et commerciale que connaîtra bientôt la Football League First Division – jusqu’à l’état qu’on lui connait aujourd’hui.

Rémi Carlu

(Crédit photos: dailymail.co.uk; thehardtackle.com; mirror.photos.co.uk, fourfourtwo.com; bobbyfc.com)

2 commentaires sur « Liverpool – Arsenal ’89: anatomie d’un match qui allait changer la face du football anglais »

  1. Merci pour ce magnifique article raconté avec passion! J’ai vraiment été immergé dans l’atmosphère si particulière de ce match! Et en plus l’article prône un bel esprit : passion et respect! Bravo

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