Tottenham et le ‘Push & Run’ d’Arthur Rowe

68 ans. C’est le temps qu’ont dû attendre les supporters de Tottenham – depuis la création du club le 5 septembre 1882 – pour enfin voir leur équipe emporter la Football League First Division. Une éternité en somme qui a cependant pour mérite d’avoir fait apprécier ce premier titre à sa juste valeur ; un titre emporté d’ailleurs d’une brillante manière étant donné le jeu mis en place par l’entraîneur d’alors, Arthur Rowe. Cette équipe victorieuse de 1951 incarne ainsi tout autant l’apothéose d’une philosophie de jeu que le caractère méritocratique du football : il s’agit seulement là de la troisième fois de l’histoire qu’un promu décroche le titre suprême.

Pour l’une de ses dernières apparitions télévisées, dans un programme de la BBC datant de 1982 et célébrant les 100 ans de Tottenham, Arthur Rowe apparait très émotif. A la question du célèbre John Motson lui demandant ce que représente le club pour lui (11’10 dans la vidéo ci-dessus), Rowe peine à trouver ses mots : il hoche d’abord la tête et lâche un sourire de coin qui cache maladroitement l’extrême émotion que traduisent les traits de son visage. Il ouvre la bouche, la referme les lèvres tremblantes, puis réessaye de prononcer un son, sans succès. Le visage reste grave, les traits marqués, le regard humide. Il choisit alors de temporiser, plaçant sa main gauche sur son menton et observant un bref silence tant pour réfléchir aux mots à employer que pour contrôler des émotions qui sont assurément sur le point de le déborder. L’opération est un succès, et il assène avec pénibilité : « I like them. They are a great club and to be associated with them was nice ». Les mots sont humbles à l’image de la personne, et leur apparente sobriété tranche avec l’extrême émotion du Monsieur. Arthur Rowe aime Tottenham. Arthur Rowe est Tottenham.

arthur-rowe1Né le 1 septembre 1906 à Tottenham, l’Anglais est dès l’âge de 15 ans sous les radars du club local. Il évolue pour les clubs de Cheshunt et Northfleet United, affilés aux Spurs justement qu’il rejoint définitivement en 1923, à 17 ans et en tant qu’amateur. Ces passages dans les clubs affilés ont leur importance : l’entraîneur écossais de Tottenham, Peter McWilliam, donnait alors des consignes strictes à ces clubs sur le football à pratiquer. Dans la plus pure tradition écossaise, il devait être joué de la bonne manière, à savoir au sol avec une organisation d’équipe et du mouvement. Vic Buckingham, précurseur du Total Football de Rinus Michels à l’Ajax, connut le même parcours ; parcours qui n’est pas sans incidence donc sur les futures croyances d’Arthur Rowe. Ce dernier signe un contrat professionnel avec les Spurs en 1929, et effectue ses débuts en 1931. Durant huit saisons, il participe à près de 230 matchs pour Tottenham – qui est alors une équipe établie en seconde division malgré deux saisons et une belle troisième place en First Division lors de l’édition 1933-1934. Il est même sélectionné à une reprise avec l’équipe nationale. Pourtant en 1939, et ce alors qu’une génération de footballeurs est condamnée à cause de la guerre, c’est une blessure qui met un terme à la carrière de Rowe.

Joueur intelligent, l’Anglais envisage rapidement une carrière d’entraîneur pour mettre en pratique ses idées sur le football. Dès l’été 1939, il s’envole pour la Hongrie où il donne quelques conférences sur le ‘W-M system’ – auxquelles assisteront notamment les grands Gusztáv Sebes and Ferenc Puskás, entraîneur et joueur de la grande équipe hongroise , les Magical Magyars, qui écrasera l’Angleterre 6-3 en 1953. Dans un pays où le football est considéré comme un art esthétique depuis les enseignements de Jimmy Hogan – qui avait posé les fondements de l’école danubienne de football dans toute l’Europe de l’est -, Arthur Rowe est comme un poisson dans l’eau. Un poste lui est d’ailleurs rapidement proposé par la fédération afin de diriger un programme pour l’enseignement du football en Hongrie, et de préparer l’équipe nationale pour les Jeux Olympiques d’Helsinki en 1940. Pourtant, la guerre éclate et Rowe doit rentrer en Angleterre : il entraîne d’abord l’équipe de football de l’armée, puis devient entraîneur en Non-League à Chelmsford City en 1945 où il emporte le titre de champion de Southern League. Arrive 1949, date à laquelle il est approché par son club de cœur, Tottenham, qui l’embauche pour remplacer Joe Hulme le 4 mai. Le reste n’est qu’histoire.

roweTottenham est alors dans la même situation que lorsque Rowe en était un joueur : les Spurs semblent indissociables de la Second Division, championnat qu’ils n’ont pas quitté depuis 1935. Depuis la reprise des championnats à l’été 1946 et sous la houlette de Joe Hulme, Tottenham a toujours terminé entre la 5ème et la 8ème place, et si l’équipe est assurément talentueuse, il a à chaque fois manqué un petit quelque chose aux Spurs pour pouvoir obtenir la promotion. A son arrivée, Arthur Rowe décide d’emblée d’imposer sa patte ; exit donc le style classique anglais pour mettre en place la philosophie de jeu en laquelle il croit. Le ballon sera jouer au sol, et c’est sur la circulation du cuir que sera mis l’accent plutôt que sur les qualités athlétiques de ses joueurs – un choix peu ordinaire à l’époque du ‘Kick & Rush’ fièrement défendu par le brillant entraîneur de Wolverhampton, Stan Cullis. Les idées de Rowe sont qualifiées de révolutionnaires pour l’époque par son capitaine, le milieu Ron Burgess. Rowe signe un arrière-droit en provenance de Southampton, ‘The General’ Alf Ramsey, qui s’intègrera parfaitement à l’équipe. Arthur Rowe révolutionne par ailleurs le fonctionnement du club. Il s’implique dans tous les domaines, du travail administratif au recrutement des joueurs, et remet l’organisation en état de marche  après le passage du vigoureux Joe Hulme.

Très vite, les choses fonctionnent bien pour les Spurs qui marchent sur le championnat : l’influence de Rowe se fait très vite ressentir, et les adversaires sont sans réponse face à leur style de jeu inédit. Pour sa première saison à la tête de Tottenham, Arthur Rowe emporte la Second Division de fort belle manière avec neuf points d’avance, une performance sans précèdent, sur le deuxième Sheffield Wednesday.

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De retour parmi l’élite, les sceptiques pensent que les Spurs seront trop exposés s’ils conservent le ‘Push & Rush’. En clair, Rowe est qualifié d’utopiste et on prédit qu’il devra se montrer plus pragmatique pour réussir. Que nenni ! Grâce notamment à une impressionnante série de huit victoires consécutives, Tottenham atteint Noël 1950 en tant que leader de la première division anglaise. C’est surtout l’attaque des Spurs qui se démarque, notamment lors de la célèbre démolition 7-0 de Newcastle le 18 novembre 1950. Ronnie Burgess, blessé pour l’occasion, ne tarit pas d’éloges à l’égard de cette performance : « That was the finest exhibition of football I have ever seen », avant d’ajouter « It was only by becoming a spectator that I realized just how special this side was. We paralysed Newcastle with our push and run tactics that a lot of so-called experts had said would not work in the First Division. »

Malgré la concurrence, Tottenham tient bon jusque la fin de saison et évite les faux-pas, grâce à une attaque toujours aussi impressionnante et à des performances défensives aussi solides que précieuses. Le 28 avril, après une victoire 1-0 à domicile face à Sheffield Wednesday, Tottenham emporte officiellement son premier titre de champion d’Angleterre. Ils terminent la saison avec 60 points – plus grand total depuis 20 ans et les 66 points d’Arsenal -, quatre points devant Manchester United, pour accomplir un véritable exploit : emporter la First Division en étant un promu. Cet exploit n’avait été réalisé que deux fois auparavant – par Liverpool en 1905 et Everton en 1932. Et il n’est cette fois pas réalisé de n’importe quelle manière par Tottenham, qui a pratiqué cette saison là l’un des footballs les plus esthétiques que le football anglais ait connu.

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Une révolution est en marche, comme le constate Concord, le correspondant au Tottenham Weekly Herald : « Spurs have proved beyond all doubt the vast superiority of their new-style soccer. Successful application of this style will, I predict, create a revolution in British soccer. Just as clubs found it necessary to discover an answer to the third-back [W-M system], so they will have to remould their ideas to counter Spurs’ system. »

Il faut dire que le ‘Push & Rush’ est un style de jeu qui apparaît alors d’inspiration écossaise ou continentale, bien loin des traditions anglaises. C’est donc une véritable révolution que lance Rowe en Angleterre, bientôt confirmée par les brillantes victoires de 1953 et 1954 de la Hongrie sur l’Angleterre qui allaient si fortement bouleverser le football national. Rowe est un esthète, qui met l’accent sur l’organisation et la création d’espace, la flexibilité et l’interchangeabilité, les angles de jeu et l’incisivité des passes. Le cuir est plus que jamais remis au centre du jeu : on prône la construction du jeu dès la ligne arrière et la possession du ballon dans un jeu de position, où le jeu sans ballon est tout aussi important et travaillé que le jeu balle au pied. Le défenseur Alf Ramsey participe aux phases offensives, le milieu Ron Burgess compense ces montées, les ailiers et attaquants intérieurs n’hésitent pas à échanger leur poste respectif. L’accent est mis sur le jeu rapide et les changements de rythme.  C’est ainsi qu’Arthur Rowe invente le une-deux. L’idée est simple mais révolutionnaire pour l’époque : donner le cuir à un partenaire et se déplacer rapidement pour le recevoir en retour. Dans un jeu de position sur le demi-terrain adverse, l’arme est fatale puisqu’elle amène des changements de rythme qui déstabilisent les défenses organisées et qui permettent aux attaquants de se créer des opportunités.

C’est d’ailleurs l’attaque de Tottenham, emmené par Len Duquemin, qui impressionne en 1951 avec des performances très impressionnantes à de nombreuses reprises. Les cinq attaquants – six en réalité puisque Peter Murphy et Les Bennett se sont partagés le temps de jeu à cause des blessures de ce dernier – du 2-3-5 se partagent d’ailleurs les buts : les six marquent plus de 7 buts sans qu’aucun ne dépasse la barre des 15. Un vrai travail d’équipe en somme que résume parfaitement le capitaine Ronnie Burgess : « There was no individual more important than the rest. We had that vital all-for-one-and-one-for-all spirit, which I suppose was a spill-over from the war. We’d all been in the forces during the war and knew the importance of teamwork. If you have to single out one man, then it has to be Arthur Rowe. It was his philosophy that we followed. Keep it simple, keep it quick, keep the ball on the ground. »

Arthur Rowe résume lui brillamment le ‘Push & Rush’ : « My philosophy was that the easier you made the game the easier it was to play it. So I used to tell the players to push the ball to a team-mate and then run into space to take the instant return pass. It was making the most of the ‘wall pass’ or the ‘one-two.’ When not in possession get into position. Make it simple, make it quick. It was easier said than done, of course, but I got together a squad of players with the football intelligence to make it work. We used to operate in triangles, with Eddie Baily, Ronnie Burgess and Les Medley particularly brilliant at the concept out on the left. It was amazing to watch as they took defenders out of the game with simple, straightforward passes and then getting into position to receive the return. Over on the right Alf Ramsey, Billy Nicholson and Sonny Walters were equally adept at keeping possession while making progress with simple passes. Of course, you cannot play this type of game with confidence unless you have the foundation of a good defence, and from Ted Ditchburn through the entire rearguard we were rock solid. »

Pourtant, si ce ne devait être que le début d’une grande épopée, la fin allait arriver plus vite que prévu. Tottenham termine à une belle seconde place la saison suivante, derrière le Manchester United de l’irrésistible Matt Busby, mais s’effondre par la suite. Des problèmes de forme et des difficultés à reproduire de manière constante le football pratiqué lors de l’édition 1950-1951 voit Tottenham devenir une équipe de milieu de tableau et terminer successivement 10ème puis deux fois 16ème entre 1952 et 1955. Pire encore, Arthur Rowe connait des soucis de santé et la pression des résultats le fait tomber en dépression à partir de 1954. Ces éléments ne pouvaient que mener à la démission d’Arthur Rowe, qui quitte Tottenham à l’été 1955. Il reprendra plus tard des services, notamment avec Crystal Palace entre 1960 et 1962 avec qui il connaîtra la promotion en Third Division.

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Depuis, c’est l’ombre du grand Bill Nicholson qui plane telle une figure paternelle sur l’histoire de Tottenham, et c’est sa fabuleuse équipe des années 1960 – notamment celle du doublé de 1961 (ci-dessus) – qui reste dans les mémoires comme étant la plus grande de l’histoire des Spurs. Et si certain pourrait y voir un possible conflit de mémoires entre les deux hommes, il semblerait plutôt que le succès de Bill Nicholson soit en fait le plus bel hommage qui puisse avoir été fait à Arthur Rowe, homme calme. Bill Nicholson, son milieu de terrain, avait après tout largement inspiré ses propres principes de jeu de ceux de Rowe. Et si les supporters de Tottenham ont toujours revendiqué un style de jeu esthétique qui leur est propre, ils ne le doivent qu’à Arthur Rowe. Dans une Angleterre centrée sur le ‘Kick & Rush’, c’est bien lui qui a bousculé les codes en en proposant la parfaite antithèse. Le ‘Push & Run’ est la connexion entre le style et le succès, association qui devenait pour la première fois possible outre-Manche, grâce au seul Arthur Rowe.

Rémi Carlu

(Crédit photos : cahierdufootball.net; tottenhamhotspur.com; thetimes.co.uk)

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