John Moores, Harry Catterick et la renaissance d’Everton

En 1938, Everton redevient champion d’Angleterre en ayant assuré la succession du buteur Dixie Dean par l’éclosion du talentueux Tommy Lawton. L’avenir doit être radieux pour l’autre club de Liverpool, mais l’explosion de la guerre remet tout en question et Everton connait une période compliquée. Il faut attendre 1960 et l’arrivée d’un homme, John Moores, pour remettre le club sur le droit chemin. Un nouveau manager – Harry Catterick – débarque, et c’est rapidement tout Everton qui sera chamboulé à jamais : la renaissance du club est imminente alors que deux hommes s’apprêtent à entrer dans la légende.

Les années 1950 sont particulièrement délicates pour Everton : alors sous les ordres de Cliff Britton – joueur du club de 1930 à 1938 -, l’équipe est d’abord reléguée en Second Division au début du siècle et ne fait son retour parmi l’élite nationale que pour l’édition 1954-1955. La situation financière du club est par ailleurs tendue puisque les dirigeants refusent de mettre à disposition de Cliff Britton des fonds pour améliorer l’équipe. S’il fait face à cette situation en s’appuyant sur de jeunes joueurs issus du club, il ne peut supporter les interférences des dirigeants dans ses prises de décision et présente sa démission au club au cours de la saison 1955-1956, s’insurgeant dans la presse que tout entraîneur doit avoir la liberté d’exercer la profession pour laquelle il a été nommé. Un comité gère l’équipe jusque la fin de saison ; se succèdent ensuite Ian Buchan et Johnny Carey sur la touche. Mais les saisons se suivent et se ressemblent pour Everton qui termine 15ème ou 16ème cinq saisons durant dans une Football League First Division qui compte alors 22 équipes.

Pourtant, tout change avec l’arrivée en 1960 de John Moores (ci-dessous). Brillant individu à l’œil aiguisé dès lors qu’il s’agit d’argent, il avait créé après avoir émigré en Angleterre au cours des années 20 et avec Colin Askham une entreprise de pari sportif – Littlewoods Football Pools – qui était devenue au cours des années 1950 la plus grande entreprise privée du Royaume-Uni. John Moores décide pourtant de laisser son frère Cecil gérer l’entreprise pour éviter tout conflit d’intérêt, et peut alors s’investir dans le sport qu’il aime, le football. Il devient actionnaire et président d’Everton en juin 1960, et achète par ailleurs une part importante des actions de Liverpool. Pourtant, c’est bien sur Everton qu’il se concentre : il souhaite faire du club ni plus ni moins qu’un prétendant au titre, et dépense immédiatement de l’argent sur le marché pour renforcer l’équipe. Alors emmené par leur capitaine Bobby Collins et toujours sous les ordres de Johnny Carey, Everton réalise une excellente saison 1960-1961 qui se clôturera par une prometteuse 5ème place, alors que le Tottenham de Bill Nicholson deviendra la même année la première équipe du XXème siècle à réaliser le doublé championnat/coupe. Ce n’est pourtant pas Carey qui finit la saison sur le banc d’Everton.

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En effet, bien loin de se satisfaire de cette belle campagne, John Moores continue en coulisse de donner l’impulsion nécessaire à la réussite du club et prend une décision radicale. Six jours après une large victoire 4-0 face à Newcastle, il décide de se séparer de son entraîneur, qu’il limoge le 14 avril 1961 d’une façon restée célèbre – à l’arrière d’un taxi. Moores justifie sa décision « Carey was a good, honourable man and a good tactician but he was not completely involved. He wasn’t a tracksuit manager. […] There wasn’t too much discipline amongst the players. » Le lundi suivant, John Moores présente à une réunion du comité directeur le nouvel entraîneur : Harry Catterick. Ancien joueur d’Everton (1946-1951), Catterick s’était depuis lancé dans une carrière d’entraîneur. D’abord passé par Crewe Alexandra puis Rochdale, il avait bâti à Sheffield Wednesday une jeune équipe séduisante, qui terminera d’ailleurs dauphin de Tottenham. Pourtant, juste avant la fin de la saison, il démissionne de son poste et rejoint Everton – club qu’il supporte depuis toujours – : l’histoire ne saura jamais qui de l’offre ou de la démission a entraîné l’autre. De manière ironique, Harry Catterick assiste depuis le tribune au match suivant d’Everton, en déplacement à Sheffield Wednesday : s’il est le réceptacle des sifflets, c’est bien Everton qui l’emporte sur le score de 2 buts à 1. Pour le dernier match de la saison, et son premier sur le banc des Toffees, Catterick voit les siens écarter Arsenal sur le score de 4-1.

La mission de Catterick s’annonce tendue : il doit satisfaire un brillant businessman qui ne pense qu’à la victoire, et qui a pour mot d’ordre « Anyone on high hills should expect high winds ». Moores a pour ambition de faire renaître Everton : depuis la fin des années 1920 jusque la guerre, le jeu attrayant de l’équipe d’alors – emmenée par le fabuleux Dixie Dean – avait fait gagner au club le surnom de ‘School of Science’. Il fallait donc être à la hauteur de cet héritage ; autant dire que la pression pèse sur les épaules de Catterick comme jamais auparavant. Dès son arrivée au club, celui-ci réussit pourtant à imposer sa patte avec efficacité. Face au laxisme de Johnny Carey, Harry Catterick tranche par sa dureté, sa détermination et son ambition. Ponctualité et discipline deviennent les mots d’ordre du club. Sans faire de sentiments, l’Anglais réorganise le staff. L’un des préparateurs, Tommy Jones, témoigne: « He was the iron man. He was certainly a man-manager but you never knew where you stood with Harry Catterick. He was the type of person who could talk to you as if the best of friends and the next day walk past you as if you didn’t exist ». Les joueurs notent très rapidement le changement: ils sont dorénavant les troupes d’un général juste mais intransigeant, qui demandent à ses hommes une implication totale. La célèbre ‘Bollocking Room’, située sur le Goodison Road, sera d’ailleurs le témoin privilégié d’un grand nombre de sévères réprimandes conduites par Catterick en personne.

Le début de saison 1961-1962 est pourtant mauvais ; Everton est notamment miné par les blessures malgré la grande attention portée à la condition physique par le staff. L’un de ces blessés n’est autre que Bobby Collins. Capitaine du club depuis plusieurs saisons, Collins est un footballeur très talentueux : attaquant intérieur, il allie les qualités de dribbleur, passeur et buteur à un très fort caractère qui lui vaut d’ailleurs le surnom de ‘Pocket Napoleon’. Figure centrale et adulée du club, Collins est pourtant sur le point d’être vendu par ‘The Catt’ – en cause : l’âge, les blessures et une perte de forme que Catterick pense irrémédiable. Si la vente de son capitaine marque l’intransigeance avec laquelle l’Anglais compte gérer son équipe, elle s’avère être un mauvais coup. Acheté pour £20.000 par Leeds (ci-dessous) – alors en Second Division -, Bobby Collins allait être le point de départ de la révolution lancée par Don Revie et qui allait voir Leeds devenir l’une des meilleures équipes du pays et a fortiori un féroce concurrent des Blues. Il allait par ailleurs devenir le mentor de Billy Bremner, que Catterick voulait et devait initialement récupérer dans le deal.

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Le départ en cours de saison de Bobby Collins est compensé par l’arrivée de Dennis Steven, un attaquant physique et travailleur qui souffrira cependant de la comparaison avec son prédécesseur. Arrive aussi en mars un jeune gardien de but, Gordon West, acheté à Blackpool pour £27.500. Sur le terrain, les choses se sont depuis améliorées : les excellents résultats d’octobre, novembre et décembre ont lancé la saison d’Everton ; une saison bouclée par ailleurs sur les chapeaux de roues. Les hommes de Catterick ne perdent qu’une rencontre sur les 13 dernières, et terminent à une prometteuse 4ème place. À la surprise générale, c’est le promu Ipswich Town, entraîné par Alf Ramsey, qui emporte le titre suprême.

D’un point de vue qualitatif, Harry Catterick a assemblé une équipe offensive qui cherche autant à gagner qu’à divertir. Le principe est clair : gagner à domicile – à une époque où les victoires n’apportent que deux points -, et obtenir le match nul à l’extérieur. En coulisse, Everton prend aussi forme. Véritable directors’ manager, Catterick construit une solide relation de travail avec John Moores : l’entraîneur a un droit de regard sur tous les aspects du club, notamment les finances ; Moores se contente lui de poser des questions mais n’interfère jamais ni ne dicte les décisions à Catterick. Par ailleurs, ce dernier termine sa transition de tracksuit manager à celle de suit-and-tie manager. S’il supervise quelques fois les entraînements, il délègue la majorité de ce travail à son homme de confiance, Tommy Eggleston.

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A l’aube de la nouvelle saison 1962-1963 (ci-dessus), Harry Catterick affiche clairement ses ambitions dès lors qu’il annonce que son équipe est prête à jouer le titre. A ses côtés, le président Moores est comme toujours sur la même longueur d’onde en annonçant dans le programme du premier match de la saison contre Manchester United : « This season, we hope to go further up the League ? Nothing below top place will satisfy ». Il faut dire que Catterick se construit petit à petit une équipe très compétitive via le marché des transferts, ce qui lui donnera le surnom de ‘Cloak and Dagger’. En clair, Catterick agit sur le marché des transferts avec beaucoup de malice ; il ne dévoile aucune de ses intentions – parfois même décide de mentir ouvertement – que ce soit à ses joueurs, à la presse ou aux fans par peur de réveiller les ardeurs de concurrents. Tout est réaliser en discrétion : il a ainsi poussé les dirigeants de Liverpool à lui vendre l’ailier Johnny Morissey – puissant et fin techniquement – sans même que l’entraîneur Bill Shankly y ait consenti ; un Bill Shankly qui venait par ailleurs de faire remonter Liverpool en Football League First Division, ce qui allait donner lieu à l’établissement d’une rivalité entre deux entraîneurs au caractère  totalement opposé.

Cette fois-ci, la saison démarre très bien pour les Blues. Everton ne perd que trois des 23 premières rencontres, et caracole en tête du championnat fin décembre. Pourtant, tout le Royaume-Uni est frappé par une terrible vague de froid, il s’agit d’un des hivers les plus rudes de l’histoire qui voit les paysages nationaux être recouverts d’un doux manteau blanc. Dans ces conditions, les matchs de football ne peuvent avoir lieu et le championnat est mis en suspens jusque mi-février.

Harry Catterick profite de cette coupure pour investir de nouveau sur le marché des transferts, prévoyant l’accumulation de matchs auxquelles devront faire face ses joueurs à la reprise du championnat. Il achète en premier lieu Tony Kay, pour £60.000 en provenance de Sheffield Wednesday. Milieu gauche, Kay était le capitaine de Catterick avant que ce dernier ne rejoigne Everton, et puisqu’il le tenait en haute estime, beaucoup de spécialistes se demandaient à l’époque pourquoi Kay n’avait pas encore rejoint son mentor à Goodison Park. Critiqué car signé pour remplacer le jusqu’alors très performant Brian Harris, cette arrivée allait se révéler payante : Catterick considère cette signature comme la meilleure qu’il ait réalisé, malgré la future suspension de Tony Kay dans le scandale des matchs truqués de 1964. Une anecdote racontée par Brian Harris illustre parfaitement les agissements du ‘Cloak and Dagger’ : alerte des divers rumeurs quant à l’arrivée de Tony Kay, Harris s’en était allé trouver Catterick pour avoir des explications ; celui-ci assure pourtant à son joueur qu’aucune arrivée n’est prévue et que son poste de titulaire n’est pas donc en danger. L’après-midi même, Tony Kay était pourtant officiellement annoncé comme recrue d’Everton.

La seconde arrivée est celle d’Alex Scott, un ailier rapide acheté pour £40.000 au Ranges. Là encore, le ‘Cloak and Dagger’ frappe puisqu’il signe Scott au nez et à la barbe de Tottenham et de son entraîneur Bill Nicholson – homme pour qui Catterick a d’ailleurs une grande amitié. Lorsque la saison reprend enfin le 12 février, l’équipe de Catterick est enfin complète (ci-dessous).

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Ce 12 février, Everton est pourtant défait 3-1 chez Leicester. Il s’agit là de l’une des trois défaites que subiront les Blues jusqu’à la fin de saison. Pour le reste, tout fonctionne : les Blues enchaînent les prestations convaincantes et engrangent les points, Goodison Park est devenue une véritable forteresse puisque Everton y restera invaincu toute la saison durant, et le duo formé par Roy Vernon – à qui Catterick avait donné le brassard pour le responsabiliser – et Alex Young – avant-centre intelligent, technique et excellent de la tête quoique frêle – devient l’un des duos offensifs les plus prolifiques du pays avec 49 buts marqués.

Le match le plus important des Blues se déroule le 20 avril 1963 avec la réception de Tottenham, principal adversaire à la couronne. Dans un match serré qui voit Gabriel et Kay réaliser de superbes prestations, c’est Everton qui l’emporte sur un but marqué de la tête – the ‘Golden Goal’ – par Alex Young – surnommé ‘The Golden Vision’. Le titre tend désormais les bras aux Blues qui ne font aucun faux-pas lors de leurs dernières rencontres : le 11 mai 1963, au terme d’une victoire 4-1 face à Fulham à domicile devant 60.000 spectateurs pour le dernier match de la saison, Everton est officiellement déclaré champion d’Angleterre 1963. En l’absence de présentation du trophée, les joueurs se joignent à leur entraîneur et aux dirigeants sur le balcon de la Main Stand pour porter un toast au champagne face à une foule en délire (voir photo principal). Catterick raconte: « You should have seen the ground that day; it was packed to capacity, seething. You could almost get out and touch the atmosphere. It was terrific and very moving as I had come in for a fair amount of criticism after Bobby Collins departure. Here it had all gone and this was the thing they had waited for since 1939 – a hell of a time for a top-class club. »

John Moores et Harry Catterick ont ainsi réussi leur pari, celui de construire à Everton une équipe digne du glorieux passé. Everton pouvait redevenir the ‘School of Science’ – cet Everton excitant et dominateur qui devait asseoir son siège sur le football anglais. Fier, Catterick résume le titre : « We won the title as I wanted to win it, with brilliant teamwork, sound methodical football and brimming confidence ». Le futur s’annonçait brillant pour Catterick et ses hommes ; quoique qu’honorable il le sera un peu moins que prévu. Touché par le scandale des matchs fixés, Everton emporte tout de même la FA Cup 1966, avant qu’une équipe reconstruite entre-temps par Catterick – la ‘Catch them young policy’ qui verra notamment l’arrivée d’un certain Howard Kendall –  ne ramène de nouveau le championnat à Goodison Park en 1970. Entraîneur ayant amassé le plus de points durant les années 1960, Catterick reste pourtant injustement dans l’ombre de ses contemporains.

Rémi Carlu

(Crédit photos : liverpoolecho.co.uk; bbc.com)

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