The ‘Ballet on Ice’ game

Le samedi 9 décembre 1967 à Maine Road, un match de football qui oppose Manchester City à Tottenham entre dans la légende. Il consacre à la face de l’Angleterre tout autant les qualités individuelles des onze acteurs Citizens que l’exceptionnel collectif de l’une des plus grandes équipes à avoir évolué sur les terrains nationaux. Ce match, connu sous le nom de ‘Ballet on Ice’, nous reste désormais comme le reliquat d’une époque romantique, mais surtout comme l’un des points d’orgue de Manchester City sous les ordres du fabuleux duo formé par Joe Mercer et Malcolm Allison.

Un paysage totalement enseveli sous les neiges. Pas un signe de béton ; pas un signe de verdure. Et un groupe de jeunes hommes, après s’être demandé s’il été bien prudent de jouer au football dans de telles conditions, bravant la météo pour s’adonner à leur passion. Voici surement le point de départ qui verrait un Marcel Proust contemporain – par son célèbre mécanisme de la réminiscence – s’inspirer d’évènements locaux pour se remémorer nostalgiquement un grand match, puis progresser aux aléas de ses souvenirs pour aboutir à la reconstruction complète du cours de cette journée du 9 décembre, puis de la saison 1967-1968 de football anglais. Remplaçons alors le goût de la madeleine trempée dans le thé cher à l’auteur de A la recherche du temps perdu par la vue d’un ballon roulant difficilement sur la neige et circulant entre les pieds des différents acteurs pour retourner en 1967 et se remémorer le ‘Ballet on Ice’, un match qui annonçait le futur sacrement de Manchester City.

Relégué en seconde division anglaise lors de l’édition 1962-1963 – la dernière sous les ordres de Les McDowall -, Manchester City doit attendre l’arrivée de Joe Mercer et de son assistant Malcolm Allison pour enfin se voir proposer un projet ambitieux. Les Citizens emportent en effet la Football League Second Division dès la première saison du duo sur le banc, en 1965-1966. Des ténors font alors la loi en Football League First Division – le Tottenham de Bill Nichsolson, le Chelsea de Tommy Docherty, le Liverpool de Bill Shankly, le Everton de Harry Catterick ou le Leeds de Don Revie pour ne citer qu’eux – mais aussi et surtout à Manchester puisque United, alors dirigé par Matt Busby depuis 1945, domine la ville sans aucune contestation possible. La saison 1966-1967 se clôt par une prometteuse 15ème place pour Manchester City dans une division qui comporte alors 22 équipes ; le voisin United est sacré champion. Le rapport de force à Manchester est pourtant sur le point de basculer.

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 A l’aube de la nouvelle saison, Joe Mercer et Malcolm Allison décident de poursuivre la mise en place d’un jeu libre et très offensif. S’ils avaient décidé en début de saison précédente de se montrer plus pragmatique avec un jeu défensif solide pour assurer le maintien puis une place respectable au classement, un match de FA Cup à Leeds avait déjà changé le destin de Manchester City. En déplacement chez l’ogre alors géré d’une main de maître par Don Revie, Mercer et Allison décident de prendre les locaux à la gorge et d’attaquer dès le coup d’envoi comme personne d’autre n’avait jusqu’alors osé le faire. Si City est défait sur le score de 1-0, le duo a trouvé la formule qui deviendra l’ADN du grand Manchester City des années 1960 : un jeu offensif audacieux, aventureux, excitant.

La formule offensive paye d’entrée : cette nouvelle saison 1967-1968 démarre très bien puisqu’à la mi-septembre, les Citizens se retrouvent dans le top 5 du championnat. Malgré une défaite dans le Manchester derby, City continue d’impressionner, enchaînant notamment une série de dix matchs sans défaite à partir de la mi-Octobre. Cette belle série coïncide avec l’arrivée de l’ailier Francis Lee : la grande équipe de Manchester City est désormais complète.

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Arrive alors ce 9 décembre 1967 : Manchester City accueille Tottenham pour un match important. Il s‘agit de savoir si les Citizens sont de réels prétendants au titre ; ils devront pour cela défaire les Spurs de Bill Nicholson, alors emmenés par de véritables légendes – Pat Jennings, Dave Mackay, Terry Venables ou encore Jimmy Greaves – et vainqueurs de la FA Cup la saison précédente. Un vrai test en somme pour une équipe considérée comme étant encore trop inexpérimentée pour aller chercher le titre suprême.

Pourtant, les conditions météorologiques posent des questions sur la tenue du match : la pelouse est déjà recouverte de neige alors qu’ils continuent de neiger fortement. Si le staff de City a beaucoup travaillé pour rendre la pelouse praticable, sont peu nombreux ceux qui pensent que le match aura lieu. L’arbitre de la rencontre, David Smith, estime pourtant que la surface de jeu n’est pas dangereuse. Le match peut alors débuter ; le reste n’est qu’histoire.

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Après 7 minutes de jeu seulement, Tottenham ouvre la marque : sur un coup-franc frappé par Terry Venables, le ballon heurte le mur et arrive dans la course verticale d’un Jimmy Greaves tout heureux d’hériter du cuir et de le catapulter au fond des filets. Manchester regrette déjà la tenue du match, leur défense ne sera cependant presque plus inquiétée de la rencontre. En effet, la force offensive des Citizens s’abat sur un Tottenham étonnamment impuissant. Maitrisant parfaitement la surface glissante, les hommes de Joe Mercer offre une prestation collective époustouflante : le jeu de position est destructeur, les redoublements dévastateurs, les combinaisons assassines. City se démarque par ses facilités à se créer des opportunités ; le flair et la liberté prônée par Joe Mercer n’y sont pas innocents.

Tout le registre offensif est étudié : jeu combiné sophistiqué aux alentours et dans la surface de réparation, centres et reprises de la tête ou du pied, frappes de loin, exploits personnels par des pénétrations balle au pied. Le grand Colin Bell égalise ainsi à la 19ème minute. La seconde période voit la concrétisation au tableau d’affichage d’un jeu léché, offensif et excitant. Tour à tour, Mike Summerbee, Tony Coleman et Neil Young alourdissent la note : un Tottenham aux abois est finalement fort logiquement défait sur le score de 4-1. City a touché les montants à plusieurs reprises et aurait pu marquer bien plus de buts : qu’importe, les 36.000 supporters qui avaient bravé la météo sont ravis, tout comme le seront les cinq millions de téléspectateurs le soir-même devant l’émission ‘Match of the Day’.

Cette performance est restée dans l’histoire sous le nom de ‘Ballet on Ice’. Toutes les métaphores artistiques, – chères à un autre grand de l’époque, Dave Sexton – sont en effet de mises. Cette prestation méritait d’être comparée à un ballet : la parfaite mécanique et la maîtrise collective des hommes de Mercer pouvaient rappeler les plus belles prestations du Lac de Cygne de Tchaïkovski. La description minutieuse que fait Proust de la pluie et de sa mécanique aurait pu être écrite pour décrire cette performance ; une performance qui faisait autant d’impressions sur certains que ne l’avaient fait les tableaux de Claude Monet ou les compositions de Johann Sebastian Bach sur d’autres.

Ainsi, Dixie Dean, grand nom du football puisque qu’ayant été l’un des plus grands avant-centres de l’histoire d’Everton, réagit : « It’s the most brilliant team I’ve ever seen », une conclusion partagée par d’autres tel Peter Doherty – le grand attaquant du Manchester City d’avant-guerre. Les joueurs eux-mêmes prennent conscience de la qualité de leur prestation. Mike Summerbee raconte : « How bad was the pitch? It was basically just a sheet of ice. It wasn’t too bad at the start but conditions got progressively worse. We just had the attitude of ‘let’s enjoy this’ and that’s exactly what we did.  It was, without doubt, one of the best team performances I was ever involved in ».

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La portée du ‘Ballet on Ice’ game est cruciale. Elle a d’abord permis d’apporter un peu plus de renommée encore à un club sur la pente ascendante mais toujours dans l’ombre de son voisin. Si Bill Shankly aime que les différentes équipes soient identifiables, celle-ci l’étaient par un jeu offensif hors-pair. Un supporter de United nommé Bobby Greenroyd écrit ainsi dans un courrier adressé à Joe Mercer : « I am a regular Manchester United fan but after Saturday’s game your next home gate will be increased by one ». L’objectif est donc presque atteint pour Joe Mercer et Malcolm Allison qui avaient pour ambition dès leur arrivée de faire du club un géant, notamment en ayant un stade plein chaque week-end. Par ailleurs, le pays est obligé de se rendre à l’évidence : le Manchester City du duo Mercer-Allison est – en plus d’être spectaculaire – un véritable candidat au titre de Champion d’Angleterre. Le capitaine de City, Tony Book, résume parfaitement: « That was the day I knew we were genuine title contenders. It was a fantastic performance, the best in my time at City ».

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La course au titre sera longue et difficile, puisque United et Liverpool se révèleront être de coriaces adversaires. Mais grâce notamment à une victoire restée célèbre dans le derby de Manchester le 27 mars, les Citizens deviennent à la surprise générale champions d’Angleterre 1967-1968 pour la première fois depuis près de 30 ans. Une brillante épopée ne faisait alors que débuter pour Joe Mercer et Malcolm Allison, leurs hommes, et tout le peuple de Manchester City.

Rémi Carlu

(Crédit photos: gameofthepeople.com, dailymail.co.uk, mirror.co.uk, telegraph.co.cuk)

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